Un Dieu et des Moeurs – Emissions Sénégalaises

Vous trouverez ici les dernières émissions sénégalaises tournant autour d’un Dieu et des Moeurs.

L’entretien

Emission de TV sur 2STv, par Sada Kane, diffusé le 08/05/2017

Impressions

Emission de TV sur 2STv, par Sada Kane, diffusé le 23/04/2017

Objection

Emission de radio sur SudFM Radio, par Baye Ouma Gueye, diffusé le 23/04/2017

Souleymane Gassama cloue au pilori les politiques

Par Jean Michel Diatta, publié sur Sud Qotidien

L’invité du 20h – TFM

Emission de TV sur TFM , par Antoine Diouf, diffusé le 20/04/2017

L’aliénation du contre-discours : la fabrique des nouveaux rebelles

« […] La vertu dans toute la fleur de sa bêtise »

« Aliéné » ! La marâtre sentence ! Le mot suffisait d’opprobre et de disqualification. L’ingrate morsure sur la réputation qui agissait comme un poison : le poids du soupçon et la lente agonie. Quiconque avait été épinglé par le tribunal de « l’identité authentique » – l’institution tyrannique et ses instructions toujours à charge – voyait son œuvre ternie à jamais par l’indélébile tâche de la traîtrise, sa gloire éventuelle éteinte comme la flamme d’un flambeau, son héritage frappé par la malédiction. En un mot il était discrédité. C’est la faillite morale dont on ne revient pas. Qu’importe la force des acquis. Penser contre soi, le préalable de l’introspection, le supplice du miroir, ces exigences intellectuelles élémentaires, étaient balayées par la fureur accusatrice. L’altérité ainsi désignée coupable offrait des commodités. Il faut, en somme, rentrer dans un moule pour jouir du privilège de la caste. Penser le même. Saluer le monisme. Industrialiser la pensée en meute et en communauté où les dissidences, de fait mineures ou inexistantes, passent avec la gorgée de café des soirs de boudoirs entre amis. Fétichisés dans leur unicité dernière, martelés par le virilisme du combat, « l’Afrique », « l’africain », surtout son intellectuel, sont sommés de livrer la parole et l’écrit qui dopent les remords, excitent les ressentiments, exaltent les fiertés – bien augustes denrées que les peuples qui n’ont plus rien ânonnent pour chahuter l’ennui. Cela vaut partout sur Terre. A ce commerce de la fierté, d’autres charlatans grossistes ont pris de l’avance : les satrapes et les religieux. Dans la flatterie du peuple et des instincts, les intellectuels jouent toujours à perte. Battus dans les munitions et dans la crédibilité. Ils sont le souffle populiste toujours court, débordés qu’ils sont par la surenchère. Et pourtant ! Ça n’invitait toujours à changer de regard. Quitte à frayer avec le mal, qu’il soit nôtre. Telle était la devise. Sophisme ne pouvait être plus efficace. Les autres qui ne cochaient pas ces cases de l’intellectualisme nationaliste, variante plus soft identitaire, s’excluaient quasiment tout seuls. Ont été ainsi, sans ménagement, devant des jurés expéditifs, jugés et condamnés nombre d’intellectuels africains qui avaient eu le malheur du libre exercice de leur pensée, hors des sillons tracés par la convenance, laquelle postulait le primat communautaire, l’ascendance de l’appartenance, la souveraineté du « nous » dont il fallait systématiquement faire l’éloge.

Portraits d’aliénés

Bifurquer, sortir de ce pacte imaginaire, équivaut à mourir. L’individu contre la communauté ne peut se solder que par la victoire du second. Nombreux furent-ils à l’apprendre à leurs dépens. L’on se passera d’une énumération exhaustive, le nombre n’est pas ici mirifique, la vertu du nombre s’aplatissant devant la vertu de la qualité. Mais au décompte, la bande à Yambo[1]  – fusillé à la bonne  heure – foisonne dans sa solitude. Accusés d’intelligence avec l’ennemi, dont ils avaient, leur reprochait-on, repris les codes, l’habit, la substance pour mieux mépriser et nier la leur, ils avaient été déplacés par le reproche hors du champ, dans la marge aux arêtes tranchantes. La magnanimité sera commode après : ils se sont brûlés les ailes tous seuls dira-t-on, avec la gourmandise presque jouissive d’un Moussa Konaté[2] parlant de Ouologuem. Les brûlés carbonisent en silence. Ils avaient trouvé dans la solitude le refuge et dans le ban, la saveur âcre des victoires impossibles. Choisir le martyre, c’est une posture, un escompte. Le subir, un héroïsme, un sacrifice principiel. Le premier claironne avec la fanfare de l’affichage. Le second, souvent, reste aphone. Ils sont aliénés. Voici le chef d’accusation. Traqués dans leur vêture, dans leur pensée, dans leur langue, leurs modes de vie, leurs adhésions spirituelles et morales, leurs productions, nulle possibilité ne leur était offerte de diverger des canons préétablis du tropicalisme. Indépendants, iconoclastes, libres ? Non. Aliénés.  Le couperet, sans autre forme de protocole, s’était abattu. Et vous le savez, les condamnations morales et médiatiques, valent mieux que celles judiciaires. Tare plus cruelle, elles n’autorisent pas la rémission, ni la réhabilitation en cas d’erreur de jugement. L’encre est comme le sang qui perle de la guillotine, c’est un fusil à une munition qui piétine la potentielle erreur. Tyrannie de la justice des hommes, l’ange et la bête, d’un seul tenant.

Voici l’aliénation, requalifiée pour les besoins de l’anathème, de reniement de soi, de haine de soi, dans une variante plus ordurière, suppôt de ; dans une sophistication métaphorique, le titre FanonienPeaux noires, masques blancs – en slogan : le nègre blanc. Le champ littéraire africain regorge de ces petites escarmouches injurieuses tombées dans le domaine de la si nécessaire guerre intellectuelle. Déplorons qu’elle ne soit qu’un champ de ruines perpétuelles, lieu d’affrontements sporadiques, au mieux inefficients, au pire, feints. Mœurs d’un temps révolu ? Pas si sûr.  Le processus est cyclique. Les mêmes sujets refluent car eux aussi, comme les dormeurs réchauffés par les chrysanthèmes, « ils ne sont pas morts, ils sont dans l’eau qui dort ». Les mêmes questions ont toujours hanté la scène intellectuelle. Inlassable ritournelle : qu’est-ce qu’être africain ? Voici la mystique de l’identité dans son totalitarisme. Le check point où il faut montrer patte … noire pour prétendre poursuivre son voyage. Tous les débats s’articuleront autour. Ils ne souffrent ni d’épuisement, ni de répit. Du coffre et de la bouteille, voici la puissance du vide. Et notre époque, vantée pour ses émancipations, prend un bout de la ficelle et reprend l’entreprise de tricotage. La course au plus africain qui implique les mises à l’index, la surenchère, est la reine des courses. On croyait en avoir amoindri la charge venimeuse et ressentimentale, que nenni. Rien ne change. C’est presque philosophique. Seule la prétention de l’Homme, malgré Camus[3], croit en la nouveauté absolue, mais nous sommes condamnés aux redites. L’incréé est le mythe ultime car rien de ce qui terrestre n’est étranger. Puisqu’il est tiré, buvons-le ce vin. Avec l’autre vertu de l’ivresse, pas l’euphorie mais le révélateur.

Le révélateur du temps

L’aliénation a cependant neuf ombres, comme le chat a neuf vies. Elle a du caméléon toute la panoplie de camouflage, et ce qu’il emporte d’opportunisme. Sur la crête du temps, elle a revêtu d’insoupçonnables habits. Comment les distinguer les aliénés ? Avant, la tâche était simple : deux yeux et un soupçon suffisaient à vous pendre un homme. On vous le prenait, l’abreuvait de critiques, l’amochait pour complicité avec l’ennemi. La peau et le masque. Senghor donc pour le chic, Kelman pour la plèbe. Ne révisons pas les procès. Mais l’œuvre du temps a complexifié la race des aliénés. Pour les rebelles, la recette était la même : la défense d’un particularisme africain couplé à l’obsessionnelle vindicte contre l’occident, suffisait pour vous sacrer un homme, élevé au firmament du justicier ethnique. Obenga, pour le chic, Kémi Séba pour la plèbe. Que c’était simple !  La scission n’est plus si nette. Preuve faite que nulle position dans l’histoire ne saurait camper l’éternité. Dans la circularité, il faut avoir les reins solides pour éviter la bascule.  Nous le savons, instruits par les guerres humaines, que sur la roue de l’histoire, les bourreaux et les victimes permutent. La bataille des aliénés en a été impactée. On tête, depuis un virage vieux mais que l’on peut situer au regain du milieu des années 2000, la rébellion au biberon. C’est un bâillon pratique. Embrassez vos ennemis sur la bouche. L’ennemi longtemps désigné aliénateur, dont il fallait absolument se départir, l’a compris. Nul besoin de croiser le fer avec le colonisé populeux et prochainement menaçant. Son flair l’a conduit, connaissant la soif inétanchable de rebelles et d’identités, à contribuer à en former. Il s’agit de domestiquer des félins. Caresser le pelage et exacerber le sauvage. Biberonner à la naphtaline, pour voiler les canines de velours. Ainsi, alimente-t-il la pépinière dont elle vante la rébellion aseptisée, pour mieux se prémunir. De l’enclos, on peut prévoir les attaques. Mieux, il faut préparer les accidents pour donner du crédit à la mise en scène, sinon ce n’est pas drôle. Le rebelle est aliéné de la belle étoffe. De rebelle, il n’a plus que la peau. Voici la terrible transformation de l’histoire. L’aboutissement d’un chemin de postures, de mensonges. Le cul de sac, le dead end. « L’indirect rule » dans sa sophistication dernière. Comme tout bon aliéné, le rebelle nie. En soumettant son agenda, en étouffant son discours dans l’abondance de la redite, en reprenant tous ces codes, en continuant d’être la centralité du débat intellectuel où il l’invite, l’aliénateur s’est emparé des armes du rebelle. L’art de vaincre sans avoir raison[4] resplendit en contre-jour. On aurait pu avoir bon jeu, faire de l’indulgence, comme nous l’avons appris dans nos catéchismes religieux. Mais le nouvel aliéné aime la vocifération. Il traque l’aliéné old school. Ainsi d’ailleurs a-t-il bâti sa réputation, l’altérité accusatrice et l’autocélébration de l’enracinement. Le prendre à son piège, sans qu’il n’en soupçonne la capture, est à la fois étrange et savoureux. Du rebelle au poète maudit, si la posture submerge l’état légitime, le mensonge se révèle de lui-même. On ne parle pas au nom d’un peuple, c’est malsain et faux. L’entreprise identitaire s’échoue toujours sur la grève du temps, et la vie des rebelles nous l’enseigne.

L’héritage et le légataire

Faut-il absolument s’en plaindre ? Nullement. Y réfléchir ? Ça présente quelque intérêt. L’histoire est une troublante chose. Le temps est sa pagaie. Elle fend et avance contre les forces contraires. Un cours tumultueux. Un chauffard forcené qui ne s’embarrasse pas de nos états d’âmes. Elle fonce et nous nous accommodons. L’ascendance contextuelle expliquait le besoin de « rebelles » pour redorer l’image souillée. Et puis pour eux, à rebelles, préférons un autre mot qui rend mieux compte : des hommes d’honneurs. Porteurs de principes incessibles. Ils étaient dans leur naturalité. On est toujours rebelle qu’aux yeux de l’Autre. On n’éponge pas le sang de milliers d’Hommes arrachés à leur destin avec des chiffons et en un siècle. La colonisation et l’esclavage – et il ne faut être avare de répétition, non plus enfoncer des portes ouvertes – furent des abjections, qui demandent une réparation, pas celle du bourreau enfin magnanime qui jette son pardon comme à des chiens, mais celle de la victime qui la conquiert. Mais la conquête suppose l’exercice d’une souveraineté, c’est la condition de son mérite. Quand elle raccorde ses échecs propres à une chronologie plus ancienne, elle fait preuve d’abandon de responsabilité, d’indignité de celle-ci. Quand elle se laisse submerger par l’effervescence de la conquête perpétuelle, par la hantise d’une rébellion dont elle ne sort pas, elle acte le calendrier du bourreau, à la remorque duquel, elle joue sa partition et fatalement la perd. Des aînés, sur qui d’ailleurs, nos louanges seront éternellement insuffisantes, ont su offrir leurs vies et leurs esprits à façonner ce que nous sommes, des Hommes libres, contributeurs de l’humanité et de ses progrès. Refuser cette liberté au prétexte qu’elle n’est pas complète, c’est un aveu d’impuissance.  La liberté est un tout, le tiers appelle le total. Leurs faits d’armes glorieux garderont l’éclat flamboyant des éclaireurs. Se dresser contre un ordre colonial, c’est la cime de la hiérarchie des luttes. Ces héros échappent à la querelle puérile que nous devons hélas trancher : celles des rebelles et des aliénés, parfois les mêmes. Leur lutte les place sur un promontoire. Mais il est bon de profaner le sacré, c’est lui donner une nouvelle vigueur. L’idolâtrie est l’agent de la fossilisation. Profanation qui n’est pas critique, mais lucidité sur la descendance. La gloire et le mérite ne se transmettent pas par le mimétisme, ni par le sang. L’atavisme des idées n’existe pas. A l’examen des nouveaux héros, rejaillit davantage la funeste lueur d’un héritage travesti. Un legs perverti, soyons juste, n’atteint pas le donateur, il délégitime le donataire. L’équation d’un enfermement sectaire, et de la prévalence de l’identitarisme, dont l’expression fraie toujours avec un anti-occidentalisme, est à la fois, l’explication d’une incapacité à gérer l’urgence du réel, mais aussi le mensonge vis-à-vis d’une force dite tutélaire, dont la systématique critique trahit en vérité le lien ombilical. La fâcheuse bête s’alimente de ce grand écart, les rebelles restent soumis à la mère dont elle épouse le calendrier, les humeurs, réduits à la réaction. Au centre de toutes les initiatives culturelles africaines, il y a la France et l’Occident. Narcisse a mal au miroir.

Titulaires blancs, suppléants noirs. Résidence blanche, vacances noires.

Le trait commun de beaucoup, sinon de tous les intellectuels – et pas que – africains, c’est que leur gloire est française. Il est à la fois tragique et amusant d’opérer un rapide détour dans le cursus des intellectuels africains. Qu’ils soient artistes, peintres, écrivains, intellectuels, le certificat de leur notoriété a été tamponné en France, cercle agrandi, le Canada, cercle englobant, l’occident. Gardons la querelle de la langue pour plus tard – c’est la plus belle. Producteurs, éditeurs, réseaux culturels, moyens mis à la disposition, il n’y a de gloire africaine que française. Au fond, dans toute l’emphase endogène, il ne perle que le mépris. Le paysan lettré qui bêche sa terre et répand les livres, aura toujours des siècles de retard sur l’intellectuel dit engagé qui rouspète contre la France sur les télés française. Des médias qui attribuent les onctions, aux distinctions qui cousent l’épaisseur, en passant par leurs milieux de vie, sans oublier la nationalité de leur avis d’impôts, passons vite sur la bi-nationalité, la majeure partie de cette race des élites, bat pavillon français. Que l’on ressorte de la besace des esprits prétendument rebelles, dépositaires de la vox populi authentique, comme Awadi ou Tiken Jah Fakoly, leur gloire a pris son envol avec le brevet de certification des découvertes de RFI. Vous en voulez dans le sport ? Le pays qui acte la réussite c’est la France. Les éperviers, les lions, les simbas, totems animaliers qui étaient supposés garantir l’africanité, cachent mal des fiches de paie, des parcours de gloire, de vie quotidienne français. La réussite se confondait avec l’exil. Les infrastructures, les moyens, offrent d’habiles arguments ensuite. Mais le fait demeure. Vous en voulez de la classe diasporique, locomotive économique, qui catapulte à la maison 10 % du PIB de leur pays, j’en suis. L’immigration est le plus habile moyen de la recolonisation, elle acte la fuite. Jadis contrainte par le fouet, elle l’est désormais par le besoin. Jadis elle mettait en scène un maître et un esclave. Aujourd’hui, l’immigré dépend économiquement. Avant, l’on mesurait la santé de la denture pour composter le ticket sur le bateau, aujourd’hui, c’est le visa, tri sélectif des ayants droits. La prophétie des ‘migrations heureuses’ est le caprice des seules classes dominantes car quitter chez soi, c’est souvent la déchirure, la contrainte, l’arrachement. Toutes classes confondues, la base commune, c’est l’immigration économique. Quand bien même elle crée une force d’apparence indépendante, elle reste tributaire de l’ailleurs. A ce jeu du voyage pour pérenniser des acquis financiers, s’adjoignent présidents et référents moraux, immigrés sanitaires de circonstance qui actent le rejet de l’impuissance locale. Que reste-il donc si la réalisation est française, le foyer d’émission, la centralité décisive, la terre providence ; si l’aspiration à la vie, au pouvoir, à l’influence, signifie une nécessaire et violente émigration, et son symbole de violence intégrée ? Il reste la fierté nationale. Il reste la fumée de cette colère qui étouffe. Le soi, le profond, soi désiré, ne devient plus qu’un songe, le réceptacle des projections, l’avenir incertain et la célébration de ce nôtre inconnu, matrice des fantasmes. L’inconsciente trahison est en fait une blessure originelle. Aux terres d’exils nous donnons le meilleur de notre âge, à la nôtre les miettes qui en restent. Que peut-il en résulter d’autre, sinon l’inconfort, le malaise, la contre-accusation d’un bourreau si évident ?

Bal des fiertés et pays intermédiaire

Dans la messe du football continental, dernière édition, les salariés du football français sont venus se nourrir un peu du pays et de la fierté nationale. La cure de jouvence périodique, qui comme les retrouvailles familiales différées épaississent l’air d’une ferveur irréelle. La cohorte des exilés rentre reprendre une ration qui rassure. De cette mission qui leur reste, de ce retour symbolique, qui se pérennisera – pour certains – après les sommets de la carrière. Rentrer chez soi, se fait ainsi à des occasions, on ne bâtit pas chez soi la gloire, on en fait profiter. La quotidienneté, seule expression de l’évidence de la banale appartenance, est pour l’ailleurs rétributeur. Cela donne naissance dans les représentations, en réalité, à un pays de substitution, plus commode, un sas qui amortit cette colère sourde et cette impuissance : c’est la diaspora. Comme capitale, elle a Paris et autres mégapoles occidentales. Dans ce pays du refuge, cette consolation, où la longueur des années d’immigration a créé une communauté d’âmes entre étrangers éternels et souchiens impossibles, la diaspora est l’abri, l’évocation du commun national et continental impossible à vivre pleinement. L’hybride territoire où éclot une fraternité singulière dans la laquelle on pioche à loisir un rappeur (Booba) pour chanter à la CAN. Lui qui n’a qu’une ascendance, et dont le lien, n’est qu’une posture secondaire, revendicative et dont l’essentiel du succès et de la fortune a pour terminus les caisses de Bercy. Le pays de la diaspora est à la confluence des initiatives de contestations jubilatoires et viriles, où on rêve l’Afrique à partir d’un bistrot à Paris. Y convergent les réguliers des institutions sociales françaises : le Fisc pour la classe supérieure, la Caf pour celle inférieure. Le lien avec la France n’est pas qu’administratif, s’il a quitté l’affectivité patriotique car on n’aime pas le bourreau, il s’est recyclé dans l’affectivité sentimentale dont le métissage est le ferment. Voici scellés le coffre du lien et la clé, comme le sort en est jetée. Ainsi amputée de toutes ressources d’une vraie souveraineté, la diaspora flaire l’appartenance ethnique ou nationale qui peut créer le pont des consolations. Alain Gomis, cinéaste sénégalais, inconnu au bataillon national, brillant lauréat du Fespaco, devient l’idole d’un pays pour rapatriement de la gloire. Que la manufacture de son succès se fît dans une pénombre lointaine n’a ainsi aucune incidence, c’est un trophée à exhiber qui ne nourrit que le cordon de la « fierté ». Ce mot regorge de renoncement, c’est un attrape-tout rassurant dont les braises brûlent l’estime de soi mais réchauffent par les cendres. Cepnedant les pellicules sont ingrates. Ces exemples foisonnent, nous serions impitoyables de fournir une liste exhaustive de ces consécrations, dont l’antichambre et la forge sont françaises ou occidentales, avant que ne s’élèvent dans le ciel africain, soit des louanges opportunistes de la préemption, soit le cri d’un viol supposé des talents. C’est dans le pays de la diaspora, bastion ultime des nouveaux rebelles aliénés, que le dit aliénateur a flairé le capital à exploiter. La masse nostalgique veut un retour symbolique, elle veut compter, élargir la fibre identitaire, mais elle ne veut pas, ne peut pas, un divorce radical qui serait cruel pour elle ! Dans son équilibrisme, ses proclamations contraires à la réalité de son équipage capacitaire, accompagnons-la. Invitons-la à nos tables. Célébrons-la dans sa dissidence. Offrons à ses productions qui rentrent dans le cadre aménagé des protestations qu’on peut supporter, une lumière et des relais. Bingo. Elle ne pourra nous accuser, et nous nous auto-absolvons de nos tares passées qui sont le moteur par ailleurs de sa frustration. Voici le bon équilibre.

Guerre intellectuelle inepte

Mais parlons livres, puisqu’ils contiennent et archivent la sève de l’histoire. Que des milliers d’années nous contemplent à portée de nez. Les écrivains africains ont écrit ce dilemme, mais pas au-delà de la périphérie de l’entre soi et des querelles d’égos effacées au pinot noir un soir de fête à Genève. Les grands noms de la littérature africaine ont acquis la légitimité, grâce à leur talent certes, mais aussi grâce à sa tutelle, formatrice, et reconnaissante, la France.  Ils y sont salariés pour la majorité ou vivent des pécules de ce réseau artistique généreux. Tout ce qui a compté de formidables littérateurs africains francophones, a éclot en France. Contexte, objectera-t-on, et à raison. 50 ans après, nous y sommes toujours, pourra-t-on à loisir, contre-objecter. Ce pays de la diaspora évoqué plus haut, est le pays du lecteur africain, l’audience préférentielle de l’écrivain africain. Nul ne peut émettre de jugements de valeur mais le constat s’affirme de lui-même. C’est dans le quartier latin que s’est formulé à l’aube des révoltes, le contre-discours. Cette singularité avait conduit Soyinka et Adotevi, à fustiger la négritude qui sous des dehors guerriers, inaugurait en réalité l’aliénation du contre discours. Loin de moi l’idée de m’en prendre à des idoles, j’ai distribué Césaire comme on distribue une part de soi-même, d’un amour franc. J’ai défendu Senghor comme on défend un père, mais l’allure cosmétique de la négritude est un fait qui ne couvre pas d’un halo disqualifiant leur héritage. Il faut toujours brûler un héritage pour en vérifier la résistance. C’est un principe de la nature. Et puis, ce n’est pas Soyinka ou Adotevi[5] qui pourraient dire le contraire, eux qui résident dans la même logique que celle qu’ils pourfendent. De ceci, une chose, il n’y pas de justicier. Pas plus auto-déclarés, que de proverbe sur le grimpeur au cocotier au cul propre. Il n’y a pas des deux côtés du ring, des écrivains engagés et d’autres lâches. Chaque mot édité est un acte d’engagement, nul ne peut en être exclu, il s’agit de préserver cette diversité primaire.

L’engagement comme étalon de mesure d’un crédit intellectuel est une machination destinée à vouer aux gémonies ceux que l’on aura identifiés comme traitres à une cause, comme si l’art d’écrire, devait obéir à un sentier unique. Le contresens historique ne débouche que sur une querelle d’apparence. Laquelle a consacré une surenchère dans les productions. Captifs de la langue française, certains ont cru devoir s’en émanciper en y jetant brut des expressions de leur langue maternelle. C’était devenu la case à cocher, le détour obligatoire, pour qu’on atteste d’un brin d’africanité. Parsemer le français de flots dits africains, achevait une créativité, une rébellion, qui créera une école de la truculence étiquetée littérature africaine. A l’examiner, c’est un drôle de « butin de guerre » car à la vérité, la centralité reste le honni, le revendiqué, le périphérique, et que mutatis mutandis, nous sommes dans le gadget qui se veut acte de dissidence. Les protagonistes de ce bellicisme littéraire puisent leur munition dans la même inconséquence, le même stock, par défaut d’assumer la violence de l’histoire dont on corrige moins le fait accompli qu’on maîtrise le futur. En refusant un héritage qui fait d’eux des usagers de la langue française ou anglaise, en plastronnant contre des pays qui leur offrent un pan entier de leur notoriété, les querelles ne pouvaient être que circulaires, tout comme les ruines. Mongo Béti, idole de la bonne heure dois-je confesser, a ainsi vu nombres de ses émules gauches, le brandir comme le portrait-robot de la figure engagée à partir de laquelle on désignait le benchmark des bons et mauvais soldats. Outre le caractère hâtif d’une telle délibération, Béti se singularisait surtout par une liberté de ton et d’écriture, une critique généreuse vers des cibles variées. Il n’a jamais été le porte-étendard, le capitaine d’équipage d’une équipée. Quoiqu’il ait pu lui-même, dézinguer à tout-va, sa gloire ne mérite pas ses scories. Il faut accepter qu’abandonné dans son siège chez Pivot, luisant dans son trois-pièces, il n’avait nulle légitimité à décerner des onctions de rebelles. Il en fut un brillant, c’est largement suffisant. L’injonction à l’engagement est une négation de la seule et première vocation de l’art d’écrire : transmettre des émotions.

Les livres se foutent, admettons-le, des aires géographiques. Plusieurs raisons conduisent les écrivains africains à s’exiler. Ils sont à cet égard comme tous les autres immigrés, il n’y pas une échelle de prestige. La barque de Lampedusa est comme le visa des salles d’embarquement. Le canal est ici moins important que le mobile. A l’oublier, l’autre hiérarchie macabre, qui essouffle l’indignation contre les sépulcres immergés de clandestins, prend forme. Comme si l’immigration n’était pas la même boîte commune, qui fuite ce qu’il y a de vomissures d’un local miné et d’un ailleurs rêvé malgré son potentiel d’expropriation. Mais si la matière des livres puise dans le référentiel africain des colères diasporiques, ou des fresques sans étiquettes, outre la langue française qui sert de tenaille, la vie des livres, la vie des auteurs, dans le réseau culturel, se fait en occident. Foyer de naissance d’une œuvre, foyer d’existence et de privilège. Le foyer d’origine et de destination est ainsi secondaire. Les écrivains africains ne sont salués chez eux, qu’après avoir été salués en France. Peu de gens les lisent, ils ne rencontrent pas l’écho populaire. Ils s’en vont après, dépositaires de la gloire française, justifier l’intérêt africain au gré de voyage, dans des relais français locaux. La parade de la seconde consécration, celle du klaxon des émotions, du retour de l’enfant prodige dont les prodigalités, se rebiffent à la teinte locale. Dans un labyrinthe où n’intervient toujours pas ce que l’on pourrait qualifier d’autorité endogène, les pays d’origine sont comme le terminus d’un train en pente dont l’occident est la station au sommet.

Le vide et le trop-plein

Car voici l’autre entaille, l’aliénateur désigné, n’aliène pas qu’à domicile, il aliène à l’extérieur et ça compte double. L’absence d’un dispositif culturel recensant les talents, forgeant le mérite, détectant le génie et offrant aux artistes la possibilité de leur rêve, a été sanctionnée par la diffusion des alliances françaises, des instituts français, des ONG, d’autres pays, dont le maillage dense, offre dans les enclaves du continent, une occasion d’échapper à la gangue misérable du pays. Dans la cambrousse argileuse, palmiers chauves ou calcinés par le soleil, les enfants qui ont envie de lire, de jouer de la musique, de regarder le cinéma du monde, d’agrandir leur curiosité pour doper la fibre de leur rêve, n’ont que des sanctuaires français ou étrangers. La vie culturelle est sous-traitée à des multinationales. Pas nécessairement par manque de moyens, expression vassale du manque d’ambition, mais par une conception, presqu’une conviction, que cette culture du savoir glouton, du rêve, des arts, était impropre à la consommation locale et que la lessive du « nous », devait finalement confiner la tâche à l’extérieur. Le boulevard était ouvert. Au bout, la lamentation prend le relais passant bientôt le témoin à l’accusation victimaire. A quoi bon s’en offusquer ? Le vide de besoin est le seul qui exige d’être rempli. Le lecteur qui pouvait suspecter votre serviteur de condamner cette substitution, se tromperait. Voici bien 10 ans que j’écris que le vide africain serait rempli par ceux qui ont une carte à jouer. Délaisser le champ, c’est l’offrir à plus entreprenant, sans doute plus cupide. Qu’à ne pas satisfaire la logique mammifère des Hommes, on se fourvoyait. Que les passagers d’Abasse Ndione dans Mbëkë mi[6], n’étaient pas des abandons de culture mais consentement à un divorce temporaire et mise en suspens d’un retour. Que le don appelle la dette. Que le donateur français joue sur cette fibre, inconsciemment. Que ne pas y voir une philanthropie, ne doit pas empêcher d’y voir des vertus.  D’où l’inconséquence de l’anti-françisme.

La pépinière, la tétine des caïds et la médiasphère

Les brèches colmatées donnent ainsi accès à la ressource humaine. Toujours désireuse de prendre le train qui passe, lassée d’avoir moisi sur le quai. C’est dans ce foyer populeux des rêves de jeunes que l’on recrute la deuxième classe des rebelles aliénés. Il s’agit de la force toute jeune, au zénith de l’âge, avide d’éclore, dynamique, plutôt urbaine, porteuse de projets, que des médias captent, habillent, placent et vantent dans une narration énamourée comme je l’explique ici. Seuls appuis pour d’innombrables jeunes qui n’ont comme caisse de résonnance que des séminaires, des rencontres internationales, conviés qu’ils sont par des institutions de la francophonie entre autres. Jamais les intuitions africaines n’ont pris l’initiative, même le panafricanisme, mouvement dit de retour dans la formulation de Garvey, est un exil qui escompte le retour. Mais il n’y a pas de voyage retour sans bagages. On ramène, ce qu’on pourra appeler la « sarica [7]» en wolof par exemple. Le cadeau qui fait miroiter l’ailleurs. Mis en lumière, nourris, blanchis, encensés, c’est ainsi qu’on parque la dissidence par le bâillon délicieux du festin. La redevabilité est la matrice des dettes qui anesthésient. Ne pouvoir rendre, rend aphone, achève la soumission. Accabler ces pauvres jeunes dont l’engouement est écartelé entre l’abandon crasse de leurs dirigeants et le maternalisme que leur offre des pays que, de toute manière, ils désirent pour le statut qu’ils confèrent, serait lâche. Ils sont faibles et sans défense. La décence veut que l’on n’attaque pas ceux-là. Il faut chasser dans le haut du panier. Dans les hauteurs, c’est une leçon de montagne et de résistance, l’air manque, et on écrème les fanfarons. Et c’est là que se nichent les candidats à interpeller. Il y a lieu en effet, et c’est urgent, à explorer les desseins véritables de ceux qui administrent tout ce vacarme improductif dont l’illusion gonfle les ballons de l’euphorie. En somme les rebelles aliénés ne doivent pas se tirer entre les pattes sans que l’on daigne s’intéresser à ceux qui gèrent cet agenda de la propagande douce qui est si bien huilée qu’on y met en scène des jeunots différents, assis aux mêmes terrasses lumineuses, avec leurs troncs communs et qui se jettent des escarmouches dans une guerre propre.

Les vraies dictatures, surtout d’opinion, ont toujours élevé des barricades hygiénistes mais aussi des contre-héros. Il faut toujours de l’adversité pour s’auto-attribuer un courage. Voici le rouage le plus fin de la fabrique des nouveaux rebelles. Dans la bataille décisive des médias et de l’information, les médias francophones, et anglophones, ont gagné les audiences africaines. Avec un déploiement impressionnant, ils campent le crédit de l’information et leurs canaux sont la référence locale. Mettre cela bout à bout avec le nouvel écosystème des réseaux sociaux et la bulle euphorique de la jeunesse cajolée, ne pouvait faire naître qu’une mediasphère diasporique qui met en scène le calendrier et les acteurs. A midi on célèbre le génie des futilités, le soir, les ombres du crépuscule éteignent leur flamme. On tient les deux seins de la nourrice sur lesquels on s’appuie pour donner l’illusion d’un espace libre. Le procédé de la fabrique est moins dans l’empêchement que dans la possibilité. L’illusion de liberté est le viatique des vrais médias, dont le ‘cens’ profond, dans la logique de Riutort[8], redessine dans les ombrages, le vrai dessein. La crise de défiance médiatique naît de cette dichotomie, entre le besoin du mainstream toujours vivant et l’absolue certitude qu’il est à la solde d’un nouvel oligopole dont le libéralisme apparent est conservateur, au sens du maintien des acquis, mais progressiste, dans la seule parole diversitaire qui séduit maintenant. Dans le monde diplomatique Serge Halimi [9] pointe cette émulsion d’un entre soi, pétri de certitudes, dont les assurances verticales, raidissent des opinions qu’on ne tardera pas de juger et de qualifier, c’est au choix, de populistes, frustrées, phobiques et mal comprenant. On ne saurait trouver mots moins aimables. C’est dans ce champ englobant qu’évolue la médiasphère diasporique, d’ascendance d’ailleurs récente, où l’important c’est la flagornerie et pour lui donner corps et éloigner les suspicions, en consacrer aussi la critique et le contre-discours. C’est la circularité improductive, l’orchestration d’un combat de coqs naturellement sans aucune incidence, sinon un divertissement à peu de frais où chaque partie trouve son compte.

La prophétie du panafricanisme s’est ironiquement trouvée des exécuteurs testamentaires inattendus, RFI par exemple. Avec ses 34 millions d’auditeurs africains, l’essentiel de sa radio tournée vers les préoccupations du continent, l’insolente santé de sa couverture FM, la radio exauce l’idéologie née dans les champs d’esclaves, elle émet en plusieurs langues, dont récemment en langue Mandinka, à laquelle elle dédie une rédaction. Elle exhume ainsi la splendeur de l’empire de Soundjata, en remplissant l’offre linguistique. C’est donc à Issy-les-Moulineaux que le rêve d’unir sous la bannière d’une affinité de langues se joue, et brille.

La carapace et la substance : la vraie aliénation

Le radicalisme de la pensée, l’ilot de la contestation brute, auraient-ils pu être des éloges de la cohérence ? L’impression est entretenue par les tenants d’une rupture totale avec l’occident. Formulé avec ce guérrierisme incandescent, l’argument ne manque pas de charme mais il s’écroule pour peu qu’on daigne le confronter, à sa propre aliénation. Car, curieusement, c’est ici que l’aliénation du contre discours est l’entreprise la plus achevée. Un constat nous y amène. Aminata Dramane Traoré, n’est audible qu’en France. L’ensemble de sa production et de son discours épouse un fait externe ; attelée à chasser le coupable, elle se soumet ainsi à la logique et se condamne à la réaction. Imposer son thème, c’est gagner une querelle d’idées. Dans une époque où Gramsci est denevu allié de propagande, il est bon de le rétablir dans sa complexité irrécupérable. Le théâtre français capte l’essentiel des attentions et laisse en rade le pays de l’intellectuelle. Elle n’est lue ni à Tombouctou, ni à Gao. L’essentiel de son œuvre est méconnu des masses au Mali alors en qu’France, régulière des plateaux, elle vient remplir la place aménagée pour le débat. L’invocation d’un néocolonialisme permanent, bouée explicative qu’elle pourrait dégainer, est éculée, car à l’examen de la chronologie récente, la question était obsessionnelle chez elle, sans variations, comme prisonnière de la seule optique qui fait le fanatisme. En aliénant son calendrier jusque dans les canaux de diffusion, en réalité, la centralité reste française, quand bien même elle est critique. Supporter la critique est la nouvelle condition de l’expansion pour la France. Cette appétence particulière des africains, assommés par les médias, à commenter le fait politique français, ou variante increvable, le fait colonial, est sans doute le trou béant d’où s’échappe toute une énergie mal utilisée. Délaissant des chantiers locaux, l’inclination quasi-maniaque pour la réaction, en réalité, exporte l’aire du débat. Comme un aveu, elle signe, une forme de capitulation du local, agent obsolète vers un ailleurs dont on fustige l’emprise, contribuant ainsi mécaniquement, à lui tailler ses galons d’épicentre.

Voici la perdition identitaire dont s’est nourrie la caste à Calixte Béyala. A leur gloire hexagonale qui avait besoin d’une cure de tropiques, pour venger l’exil et ses rudesses, succède un militantisme nouveau qui fait le lit commun des intellectuels qui semblent compter. Hologrammes d’un occident dont ils perpétuent exclusivement tous les tics, l’évidence s’échappe par un reniement de soi qui ne dit pas son nom. Voilà pourquoi, tous les écrivains africains, à un moment de leur vie, après de œuvres de densité inégale, semblent toujours devoir s’assurer de cette fibre comme preuve ultime de ne pas appartenir à la race des aliénés dont ils sont à l’évidence les panneaux publicitaires. De Contour d’un jour qui vient (2006), à l’Impératif transgressif (2016) pour Leonora Miano, de Lumières de pointe noire (2013), à Sassoufit[10], et du collège de France à Dakar et Saint-Louis pour Mabanckou, exaltez toutes les différences si vous voulez, le fond commun reste le personnel, la langue, les moules communs, oserons-nous, les discours aussi. Nous ne parlerons ni finance, ni frais de bouches, ni prises en charge, car en oubliant le chantier de l’indépendance de la pensée, qui est la seule arme connue pour s’extirper du mieux que l’on peut des influences, on a condamné le contre-discours à être la voiture balai d’un peloton dont la tête reste la force tutélaire dans le bien, comme dans le mal. Il suffisait après avoir tourné le dos, de regarder en face le défi. L’œil s’est collé au rétroviseur. C’est pourquoi, je refuse de voir dans Kémi Seba le mal, mais le symptôme, le signe que toutes les digues qui ont cédé, la raison des magistères de la clique à Yaya Jammeh, la frénésie qui déborde à l’extrême mais s’appuyant sur un ensemble de déjections identitaires dont s’est accommodée la classe intellectuelle en intelligence avec les forces obscures chez qui il était bon de singulariser un continent pour justifier une mainmise.

La langue et le droit de réponse

Poursuivons notre tentation de passage de branches en branches, de Doomi golo[11] aux Petits de la guenon[12], puisqu’un appel nous a été lancé. Marotte depuis plus de 20 ans de Boris Diop, à longueur de conférences occidentales, de séminaires, de colloques, de livres édités ici, il interpelle les naufragés des langues maternelles, agents de parachèvement de la déculturation. La dernière mise à l’index[13], dans les colonnes du monde diplomatique, va dans ce sens, ne nous privons pas de saisir la balle au bond. Après renseignement pris, les vendeuses d’arachides de province, non plus de Dakar, n’ont lu ces livres traduits en wolof ou l’inverse de Boris Diop. S’il faut reconnaître la beauté et la justesse de la formule sur « les livres qui précèdent les lecteurs », on peut en revanche, s’interroger sur la vélocité des seconds. L’enjeu de la langue est si grand qu’il ne supporte pas d’être instrumentalisé à des fins de propagande. Le lectorat s’agrandira, écrira naturellement en wolof, quand l’école sera le sanctuaire de toutes les langues. Voilà la condition première quand on sait que la langue est aujourd’hui, dans la diversité, le véhicule premier des échanges sociaux. Adosser leur promotion au systématique dénigrement que serait supposément d’idolâtrer le français, quand on a soi-même baigné dans l’ivresse sémantique de Molière, concédons que ce sont les faveurs de l’âge. Qu’au soir de sa vie, on peut se contempler, chérir le voile nocturne en mitraillant le jour. L’argument de la proximité que créerait une littérature wolof se démet tout seul. Boris Diop est plus connu en France que dans les masses populaires du Sénégal. Il y a plus de chance qu’il soit connu dans la Creuse que dans les Kalounayes. C’est un fait établi. Il a été un agent de vulgarisation du français, et reste au gré du calendrier culturel, un acteur majeur de ce dernier. La francophonie l’a bien compris et s’empresse de financer toute entreprise de promotion des langues locales[14], venant ainsi dans l’ultime baiser vénéneux et si langoureux, porter l’estocade à ce qui ressemble à un carnaval des apparences. La littérature en langues nationales ne s’exonérera pas non plus d’un tissu institutionnel, d’une académie, d’une édition, de l’intérêt pour la lecture, de ce tout-social qui crée une mode. La langue seule ne fait pas tout en Art. Son importance décuple au seul contact des autres paramètre de la vie littéraire.

De la récente Wax populi [15]qui a fait jaillir les fissures du tissu continental dont on a miraculeusement découvert l’ascendance hollandaise, jusqu’aux instructions linguistiques, les prophètes de l’authentique, sont pris dans des contradictions dont ils ont échafaudé les plans. Dans le champ préférentiel de lutte, ils sont débordés par le dit ennemi, en oubliant que le capitalisme comme les séductions d’Etat, se foutent de l’identité et que l’opportunisme est leur dénominateur commun. Mise l’identité, le capitalisme raflera le jackpot. L’interpellation, dans le jargon policier, comme intellectuel, a tout de l’accusation et de la vindicte. Boris Diop le sait. Elle manque l’élégance de la critique juste quand elle s’habille des masques d’une aigreur et surtout elle affiche les lambeaux d’un malaise interne. Toute la perfidie de l’aliénation du contre-discours se trouve ici : moins dans le dit que le non-dit. Quand s’élèvent les voix de la dénonciation, on serait tenté d’appeler Fanon, dans son style abrasif, « quand vous accusez les autres, en vérité vous êtes devant votre miroir ». La langue, du reste, du hurdu au pulaar, en passant par le français, porte en elle, les vices de la discrimination. Sa maîtrise étage ses usagers en érudits et en profanes. C’est l’objet de prestige. Bien parler n’importe quelle langue vous fait siège d’un pouvoir par rapports aux autres moins bien lotis. Ecrire en wolof châtié, c’est exclure comme écrire en français châtié, les mêmes problèmes hantent les langues. La vertu de l’apprentissage seul, inclusif, permet de limiter les écarts et de fluidifier la circulation. Ce pan manque à toutes les analyses de Boris Diop. L’école, la montée en masse du niveau global, sera le seul indice, loin des incantations, d’un multilinguisme qui doit se traduire dans les sphères décisionnelles. Car en l’état, avant en tout cas la vulgarisation de la littérature orale, pour lire en wolof, il faut savoir lire en français. Gageons que tout ce remue-ménage, n’est pas juste un éloge de la traduction. Que la promotion dites des langues, ne sera pas un collage en couleur locale, ce serait garder le corps et changer l’habit. A la fierté ça apporte, et c’est à peu près tout. Après la bourrasque, on redécouvre le néant.

La potion de l’indépendance de la pensée

De ceci pointe une seule évidence : la perte de temps. La querelle de l’aliénation tient de l’égo. Voici pourquoi elle est interminable et prend option pour l’avenir. Mais elle prend en otage le potentiel créatif, contraint toujours de passer par l’obligation de la requête identitaire. En dissolvant tous les échelles de valeur de la création, dans la seule mesure de « l’africanité, » la singularisation a rétréci le champ des possibles, en instillant la peur et l’autocensure. La seule quête urgente, c’est celle de la liberté de pensée, se détachant de la pensée en communauté et des injonctions. Le primat communautaire s’est inféodé à toutes les logiques, politiques, sociales, où l’individu est à la remorque, son aventure de souveraineté personnelle est soit niée, soit combattue. Ça a à terme créé la démission, coupé les ailes du rêve, et installé le fatalisme comme évidence d’une destinée. Car au fond, l’accusation à l’aliénation est une manière de se comparer pour se consoler, c’est une inquisition, qui chasse un petit gibier quand l’objectif collectif, ici urgent, est lui pour le coup ignoré. Dans le nouveau temps des euphories, la vigilance doit être de mise pour démasquer la nature des accusateurs. Au bout de l’index, pointe souvent un semblable. La liberté et l’indépendance de la pensée supposent de penser contre potentiellement tout le monde, y compris les siens. Parce qu’on fond, la littérature est un voyage. Qu’il nous serait impardonnable de ne pas connaître Queequeg de Merville au prétexte qu’il n’est pas de chez nous. Vice versa.

[1] Voir Le devoir de violence, Yambo Ouologuem, Seuil, Paris, 1968

[2] Voir L’Afrique noire est-elle maudite ?, Moussa Konaté, Fayard, Paris, 2010

[3] Voir L’homme révolté, Camus, Gallimard, Paris, 1951

[4] Voir L’aventure ambigüe, Cheikh Hamidou Kane, 10×18, 1961

[5] Voir Critique de la négritude, Adotevi, Le Castor Astral, 1998

[6] Voir Mbëkë mi, Abasse Ndione, Gallimard, Paris, 2008

[7] Charité

[8] Voir Sociologie de la communication politique, Riutort, La découverte, Paris, 2007

[9] Article La déroute de l’intelligentsia, Halimi, Le Monde diplomatique, 2016

[10] Slogan de ralliement contre Denis Sassou Nguesso

[11] Voir Doomi Golo, Boubacar Boris Diop, Papyrus, Dakar

[12] Voir Les petits de la guenon, Philippe Rey, Paris, 2009

[13] Article Qui a peur du wolof, Boubacar Boris Diop, Le monde diplomatique, 2017

[14] Prix Kadima des Langues africaines et créoles, par l’OIF

[15] Article Comment le wax fait croire qu’il est africain et étouffe les vrais tissus du continent, Le Monde Afrique, 2016

L’interminable crépuscule des satrapes

On a plus besoin d’être devin ou analyste chevronné pour prédire les élections en Afrique. Dès l’établissement du calendrier électoral, le scénario, d’avance, s’écrit devant nos yeux, implacable : il ne déjoue jamais les pires prévisions. Partout, le même état invariable : le doute, l’espoir, la cacophonie, et le triomphe de l’arbitraire, souvent au forceps. Le rude quotidien des populations, fait des morsures de la pauvreté, habituelles donc digérées, reprend son droit ; et les contestataires sont consumés dans le silence, la marginalisation et l’oubli. Les martyrs, c’est connu, ont une durée de vie courte, c’est loi de la nature. Cap donc sur les 5 ou 7 prochaines années. Pour les contestations, se battre et faire vivre un simulacre de démocratie, on aura quelques manifestations éteintes, et des ambassades en occident à assiéger. Avant, pourtant, un optimisme forcené régnait. Il s’épanouissait dans les espoirs. Il opérait à renforts d’empathie médiatique, et la fable du peuple souverain, enfin mature, armé de son bras puissant c’est-à-dire la jeunesse combative, promettait presque le bout du tunnel. Demi-tour.

Aux prises, presque toujours dans les élections africaines, d’abord un vieux pouvoir usé et médiocre, ankylosé dans l’âge, disposant d’un ascendant sur le maillage administratif que nourrit le clientélisme ; incarné par un satrape, au passé vaguement glorieux, qui trouve toujours dans la défense de l’Afrique la dernière bouée pour ne pas sombrer. La recette est connue, usée jusqu’à la corde. Miracle, elle marche toujours. Dissimulez toute pensée vide et morbide sous le vernis du dégénéré panafricanisme-nouveau, vous séduirez les masses, en braconnant, du reste, sur les terres intellectuelles. Il y une connivence et une complicité insoupçonnées entre politiques et théoriciens. Tous politiques qu’ils soient, ils ne sont pas débiles, ils ont fait les mêmes écoles, ils ont le flair, les réseaux, et l’entrisme aidant, ils captent l’air du temps. Ils s’abreuvent donc aux sources intelligentes et mettent le soin de les arrimer à leurs vils desseins. Les cerveaux des gouvernements ne pillent pas que le peuple, ils pillent aussi les intellectuels à leur grand dam: toute pensée récupérable est donc récupérée. C’est potentiellement Yaya Jammeh qui rencontre Wa Thiong’o. C’est Sassou qui dort sur les genoux d’Obenga ou l’inverse – lire à ce propos Pensées actuelles en miettes1 de l’égyptologue. C’est Kagamé – le plus fringant du lot – il a plusieurs seins nourriciers. Ce pouvoir piétine la constitution, invoque le droit de la réécrire pour l’adapter au cœur des valeurs dites authentiques et endogènes, décide de sa temporalité politique propre, émancipée de ce legs évident de la colonie et de ses relents ; ce pouvoir renvoie dans ses cordes un occident accablé par ses ingérences passées et le procès colonial qui l’attrait à la barre. Ainsi ragaillardi, ce pouvoir truque et scelle ses élections. Il attend ensuite que la bulle démocratique dégonfle pour promulguer ce qu’il avait déjà mijoté sur l’autel d’une cuisine sophistiquée. Ensuite, dans le malheureux rôle du challenger, un impétrant de petite gloire. Souvent ex-ami du pouvoir, il a été défenestré pour quelques audaces ou ambitions précoces. Il présente sa renaissance, se rachète une virginité à peu de frais, affine sa stature de martyr rudoyé, harcelé, voilà l’alternance, habillée des apprêts de la vertu. Il prend à témoin le monde, donne des gages de renouveau, domestique très vite un certain éclat politique. Il fait chavirer l’élite hors gouvernement et réseaux, la diaspora, les nombreux désireux du changement. Le soufflé retombe : il perd.

Le goût de bile, le sentiment d’injustice s’épaississent dans les cœurs revanchards mais attristés. Il inonde les rues. Les populations, lointaines du cirque, ont daigné, sous la promesse inconnue, voter. Le bulletin de vote était le bon à tirer de la résignation. Déjà assoiffé et à bout sous le joug du tyran, le peuple signe bien malgré lui, un bail supplémentaire avec son bourreau. Et c’est là, qu’entre en jeu l’arbitre tout frais désigné. Jadis bourreau, ennemi absolu au spectre toujours présent, Paris est appelée à la rescousse. On en appelle à elle pour faire régner l’ordre, pour appeler les dirigeants à leur devoir de respecter une constitution, dont d’ailleurs les populations rejettent timidement les relents coloniaux. C’est l’ultime signe de la défaite. Celle suprême de la capitulation couverte de honte. Le soleil des indépendances a perdu de sa superbe, son éclat, malgré la floraison ininterrompue du discours libérateur depuis 50 ans, la souveraineté est piétinée. Le bourreau originel, mécaniquement et forcément coupable, est sommé de désinstaller son legs. L’aveu est terrible. A aucun moment, les héros de l’indépendance ne sont comptables, ou alors vaguement. Ils sont alors requalifiés de marionnettes grand-guignolesques, ventriloquées  de l’extérieur. Pas plus comptables ne le sont leurs successeurs. Paris reste le centre d’émission, du discours et du contre-discours. Elle peut donc s’autoriser de laisser le chien se débattre, elle tient la laisse, là est l’essentiel.

En temps de vulgates afro-pessimistes, on avait le paternalisme d’injonction de type Foccardien. Il était d’obédience raciste, et civilisateur. Il disposait d’un réseau opaque, souterrain, criminel. Il avait inoculé son venin dans les segments économiques et politiques, il en administrait le cours. Il avait vocation à mourir dans le siècle nouveau, agrippé formidablement par Verschave2 et les nombreux disciples qui lui emboîteront le pas. Il a pourtant survécu à tous ces procès. Il n’est pas mort. Il juste a muté. Il a pris le pli du temps, ventilé d’aise pour son orientation nouvelle. Il était toujours accompagné d’une forme de sentimentalisme d’empathie humanitaire. Le fort, blanc, impeccable et généreux, donne la main au nègre souffreteux, il absout le forfait et soigne sa bonne conscience catholique.

En temps de vulgate afro-optimiste, narration nouvelle, on a le maternalisme d’absolution et d’amour. Le regard ne change pas tellement, tout juste le discours. A l’aide quelques statistiques, toilettées à l’occasion, le faste est promis. Il n’a aucun ancrage, aucune effectivité, c’est le monde du chiffre. La revue du Mauss3 et Régis Debray4, depuis 1981, avaient perçu ce récit arithmétique. Peu importe, le discours c’est comme le nuage polluant, qui doit moins au capitalisme qu’au désir d’espoir à l’œuvre actuellement. Nous sommes malheureusement condamnés à en souffrir. Qu’à cela ne tienne, les « inférieurs » d’autrefois deviennent les frères nouveaux, égaux, immanquablement bons et leurs forfaits propres, ne peuvent être que les fruits de notre crime passé. La gauche française, imprégnée du souvenir de la libération algérienne, n’a jamais réellement su déprendre de la vision anticoloniale des ex-colonies. Elle ne voit que des anciens colonisés, et au gré de l’agenda diasporique du malaise identitaire des minorités, en France, elle soumet aussi les agendas locaux.

Voici venu le temps enthousiasmant de l’Afrique. On se frotte et s’aiguise les pinces. Les médias catastrophistes d’il y a 10 ans passent de la charogne au rapace. Ils étaient de simples rubriques dans leur journal, ils sont devenus journaux à part entière. Ils ont humé l’air frais de la promesse d’un eldorado, ils se placent dans le marché. S’entichent d’idoles ânonnant, ou mieux, théorisant ce temps nouveau, de préférence transgressant l’ancien ordre déjà mort. Ça accompagne ainsi leur mue in petto. L’ancien patron des Lettres du continent, officine pour le moins douteuse et symbole s’il en est de l’ombrageuse Françafrique, Glaser5, Monsieur Afrique, a un coup de culbute, change de fusil d’épaule. Symbole même de ce que les réseaux demeurent, seuls changent les discours. Et vous tenez que la France ne peut presque plus rien. Et c’est bien embêtant pour ceux qui l’accablent. Elle ne fait plus qu’émettre des communiqués prudents, à hauteur du risque économique qu’elle prend, et des compromissions auxquelles elle doit consentir. L’affairisme ne fait pas bon ménage avec le sentimentalisme. Mais l’on a ni l’envie ni le temps de pleurer la France, son positionnement diplomatique a toujours été problématique. Elle a toujours claironné ses valeurs pour en réalité ne traiter qu’avec les mafieux et les lobbys. Les valeurs n’étaient donc qu’une chimère, elle récolte donc une partie de ce qu’elle a semé en arrosant le terrain depuis plusieurs années. Mais le bourreau a bon dos.

La France accueille quelques écrivains politicards sur le tard à leur demande. Miracle notable, la notoriété engendre la conviction, pas l’inverse. Passons et pressons. Et vite, car il nous en cuirait. Maudite quand elle s’ingère, la France l’est davantage quand elle se tait. La culpabilité coloniale, qui connaît un regain aigu, la terrifie. Elle s’est donc associée à cette vulgate, bon gré mal gré. L’afro-optimiste ne gêne personne, en cela, il est décoratif, mais en cela aussi plaît-il. C’est un parti simple, qui ne demande pas de risque, et n’aboutit à aucun ban. La France y accède, c’est même, avec l’AFD, les instituts français, son audiovisuel extérieur, le nouveau pied sur lequel danser pour gagner en respectabilité perdue. Le Collège de France avait acté au Printemps dernier, sans doute sa chaire artistique, ne s’y attendait pas, l’officialisation de la mutation. Il n’y en définitive, levez le camp messieurs, plus rien à transgresser que de national et d’endogène. La réalité effraie mais il appartient aux Gabonais, aux Congolais et aux autres de bouter la gangrène eux-mêmes. La tâche est immense, pourtant la soif de héros ne doit pas s’étancher ailleurs.

Mais l’on s’égare. Revenons en Satrapie.

L’on a beau jeu, invoquant quelques îlots de démocratie fragiles – on peut citer à loisir le Ghana, le Burkina Faso, le Sénégal, le Nigéria – de projeter sur l’avenir beaucoup d’espoir. Mais le crépuscule des satrapes est long, interminable, probablement dynastique. Tous les types sont présents sur le plateau. La brutalité sanglante de Nkuruziza, les tortures à huit-clos de Déby, le chic et fringant Kagame, les facéties que l’on voudrait drôles, hélas non, du vieux Mugabe, l’affairisme teinté d’ethnicisme de Condé, la folie radicalisée de Jammeh, le luxe, la luxure et l’insouciance cruelle des Obiang,  la discrétion des Eyadema. De ces destins inégaux, non réductibles à une trajectoire unique, l’on peut en revanche tirer un faisceau. Les satrapes doivent leur survie à au moins deux reposoirs solides : un panafricanisme de fraîche date, souvent véhément à mesure que s’accélère le vertige de leur chute, et des relais externes et internes. Le clientélisme et le clanisme, dans l’écheveau ethnique, sont autant de données qui ancrent davantage un système où le respect des règles est un lointain charabia, qui laisse insensibles des masses sinon non-comprenantes, à tout le moins peu concernées.

L’essence divine du pouvoir, sauce ancien régime, tient des teintes locales, avec un patrimonialisme qui gage de la redistribution arbitraire. L’Etat change les droits en dons, ses devoirs, en actes de bienfaisance, ses prérogatives, en générosités. S’il faut y voir l’essoufflement de l’appareil d’Etat sous la rudesse de la pauvreté, qui défait insidieusement les règles, il y a un lien plus incernable, avec la représentation populaire du pouvoir comme aboutissement d’un processus, personnel, clanique ou affairiste. Les populations attendent du roi élu, ses largesses, sa grâce. Elles n’opposent pas leur légitime droit, elles formulent des doléances. L’état est en conséquence, un bienfaiteur institutionnel, désincarné, presque privé. Des milliers de personnes, dont le privilège est d’être du bon côté de la barrière, redoublent d’assentiment voire de cécité volontaire face aux forfaits, car leurs vies, voire leur épanouissement, dépendent de la pérennité du système en place. Les ramifications sont tentaculaires, et la pieuvre étatique, contrairement à ce qui s’échangeait dans les boudoirs parisiens, dispose toujours d’un temps d’avance, d’une masse populaire acquise. Réfléchissant à la question, J.P.Olivier de Serdan6 décortique savamment la mécanique de la corruption, enchâssée dans des logiques de largesses et de générosités liées au don, qui acte l’appartenance à une certaine caste, symbole de la réussite et de la réalisation sociale.  Tenant intellectuellement un discours contestataire d’un ordre dit occidental, sous la perfusion duquel par ailleurs elles vivent, les petites têtes de l’Etat patrimonial dissuadent les inquisiteurs et les réduisent au silence, tout comme la classe intellectuelle dont elles chipent et maquillent les idées. A coup sûr, on ne peut décoloniser des ventres vides, d’où l’échec des tentatives, l’affluence vers les guichets consulaires occidentaux, les pirogues vers la mort, le déni de soi et la dévalorisation locale. Mais, l’on peut corrompre des ventres vides. Le politique a une chance de réussir, là où l’intellectuel au discours convenu, n’en a aucune. Le satrape achète la vie, là où l’intellectuel vend un rêve dont il n’émet d’ailleurs que le souhait.

La survivance du satrape a aussi quelques commodités pour la paix civile. Un pacte tacite aux convenances mutuelles entre cocontractants. Les satrapes y délèguent leur primat moral dans une cotutelle bien huilée, dans laquelle d’ailleurs ils cèdent leur souveraineté première à ceux qui œuvrent dans les âmes désespérées. Comme pourvoyeurs de kit de survie, l’état patrimonial a l’église et la mosquée. Elles distillent savamment, à dose homéopathique, l’anesthésie qui réduit en cendres, progressivement, la fibre contestataire. Nulle part, en Satrapie, il n’existe de conflit entre satrapes et guides moraux et religieux. Ils se tiennent la main. L’éternité s’assure en fusionnant temporel et spirituel. Il faut des sacrifiés : les populations s’offrent, car en échange la mythologie religieuse offre bien des rétributions. Le satrape, comme l’intellectuel mainstream ou le religieux, se garde bien de parler des douleurs des populations. Pour les trois, il faut loger le discours respectivement dans une sphère historique, paradigmatique et philosophique. Les drames ne deviennent plus que des épiphénomènes dont la mention vous range d’emblée dans la catégorie méprisée des déclinistes.

Si la réalité déroge à la vulgate, c’est ainsi elle qui doit être bâillonnée. Et on s’y emploie. Les élites constellées dans un univers in et numérique, excluant de facto ceux dont ils prétendent être les hérauts, se repaissent dans l’espoir scintillant de l’avenir. Une certaine jeunesse, triée sur le volet, qui a renoncé – avait-elle le choix ? Elle n’a jusqu’ici démontré que peu d’appétence pour la réflexion – à penser, est désignée comme mascotte pour vulgariser la propagande. Flattée dans son aise, elle démontre même du zèle à l’occasion. Un champ lexical porteur et nouveau apparaît autour du numérique, de l’entrepreneuriat, l’innovation,  les hubs,  et la technologie. Mots ronflants mais vide dans lesquels on tasse et exploite l’énergie déborbante d’une jeunesse volontariste. La pensée se paie de slogans, et les instigateurs médiatiques de la narration, adjoints aux théoriciens du temps de l’Afrique, relaient. Sur cette nouvelle carte de visite proprette, nulle tâche ne doit figurer, elle assombrirait l’allure. Portraits élogieux, clichés du jeune cadre dynamique, sanglé dans son costume, avec ses « after-works », ses propositions de coaching et autres anglicismes, dominent la vogue du moment. Sans nulle surprise, voici la nouvelle vague dite libérée, affranchie, rebelle, puissamment ancrée dans une temporalité et des valeurs labellisées africaines.La contorsion a un génie piètre. On en rirait si ce n’était pas triste. Les décolonisés à la mode ont doublé dans l’allégeance à l’occident les aliénés supposés. L’exploit est en tout point retentissant. Mais enfin, à quoi pouvait-on bien prétendre d’autre. Cette élite financière , urbaine, est l’allié objectif des satrapes, qu’elle s’époumone à dénoncer mollement. Dans les boudoirs occidentaux, il n’est pas rare que les jeunes bénéficiaires des fameux biens mal acquis, se côtoient entre eux dans leur cercle. L’exaltation de cette jeunesse, toujours bien circonscrite à des îlots d’embourgeoisement confinés, est la meilleure publicité que pouvaient attendre les satrapes. En réalité, elle était inespérée, car voici, magnifiquement offerte sur un plateau, la preuve que leurs actions portent leurs fruits.

Les satrapes n’abdiquent pas pour autant à leur despotisme local. Ils empruntent à Bolloré une formule au cynisme presqu’envoutant : « La haute direction d’une grande maison mérite un peu de terreur »7. Les satrapes l’appliquent à l’Etat. Ils musellent médias, ou les convertissent dans un asservissement doux, à leur vision, ils matent la dissidence, ils la tuent. Ils réservent les débats nationaux à quelques modestes espaces insignifiants, sans écho ni impact. Aidés par la nostalgie des origines virginales perdues qui imprègne les âmes, par la flopée d’activités récréatives – disons pour condenser, le folklore – qui occupent à plein temps leurs administrés, tout débat est impossible, et donc reporté à la seule terre qui daigne l’accueillir, celle de l’ennemi occidental. Editeurs, médias puissant, décideurs, leaders d’opinion y sont. Dans un pacte de non-agression avec les satrapes, la Françafrique médiatique – la seule qui échappe miraculeusement à tous les procès – a pour elle un atout formidable : 30 millions d’auditeurs-lecteurs-consommateurs dévoués et énamourés. Elle poursuit ainsi son insipide activité de journalisme d’empathie, c’est commercial, il y a des auditeurs à bichonner, des intellectuels à caresser. Et, faut-il être juste, il n’appartient pas à l’audiovisuel extérieur de France de mettre à l’agenda les questions douloureuses. La place parisienne reste donc le centre névralgique d’émission des tendances. Toute critique du système occidental y obtient le déroulement du tapis rouge. Il est curieux que les médias occidentaux semblent promouvoir ceux qui les vilipendent. En réalité non, comptant sur l’épuisement de ce discours sous l’effet de l’usure du temps, ils se gardent de lire ou même de discuter, et inscrivent toutes les publications sous le label de leur séquence narrative. Le débat étant ailleurs, lointain, affairé essentiellement à dresser le procès colonial, les satrapes ont les chemins dégagés, les coudées France. A l’occident les responsabilités, à l’Afrique les problèmes. Et l’on est presque quitte.

Un phénomène relativement similaire est à l’oeuvre dans les pays musulmans, avec l’obscurantisme religieux et le terrorisme; la grande ignorance des populations trouve dans les théories conspirationnistes les commodités qui apaisent la violence du réel. Autrement dit c’est l’irrépressible incapacité à se voir dans son bel habit et dans ses tares. Il faut à ce titre noter le nombre inquiétant d’articles de presse, véritablement démentiel, où se diffusent complaisamment, dans une dynamique quasi-sectaire, les fausses informations. Faciles, manipulables, réductibles à des slogans. Car c’est bien connu, toute complexité analytique, de facto irrécupérable par des propagandistes, est écartée. Le complotisme joue les débroussailleurs pour les satrapes. Ils se voient presque blanchis, jamais comptables, tout au plus, la seule chose qu’on ne leur pardonne, c’est d’aller à Paris y faire des courbettes, quand bien souvent, leurs détracteurs y courbent l’échine pour des strapontins et vont s’y faire tamponner leur visa de respectabilité médiatique. Rien n’a jamais été aussi cohérent que la ressemblance entre dirigeants politiques, crèmes intellectuelles et populations. La sourde ressemblance, quoique niée, est l’entaille originelle du malaise dont l’occident a vocation à être le poison et l’antidote. Tout simplement car les conditions premières, naturellement de proximité, d’un discours véritablement endogène, ne sont pas réunies, à cause d’une pusillanimité et d’un refus obstiné à voir son reflet tel qu’en lui-même violent. Lui qui ne permet rien d’autre que l’urgence. Si Charles Péguy8 prophétisait cet aveuglement qui précède le déni, les satrapes l’ont bien compris.

Évoquant la nostalgie dans l’ignorance, Kundera9 la décrit comme l’état sélectif où la mémoire filtre. Ce qui en résulte, c’est la frustration, entre le désir et un réel possible. Voilà, donc que la diaspora, brinquebalée dans son écartèlement, soutient inconsciemment les satrapes, en contribuant à ce roman écrit depuis l’extérieur, au mépris des premiers concernés. D’un continent jeune, gourmand de succès et à raison, on en a fait une « mode », une destination, un intérêt, soustrayant des attentions toute la complexité de son panel culturel, faisant comme s’il s’agissait d’un bloc et d’un produit commercial. Avec l’emballage, aux allures d’exotisme chic, qu’on singularise, alors qu’elle n’est dépositaire d’aucune forme de différence irréductible dans le commun du monde. Au différencialisme raciste qui a fondé l’entreprise coloniale, succède, le différencialisme identitaire, au nom d’un particularisme éternel. Porte ouverte au fantasme d’un âge d’or dans le passé, qu’un retour pourrait ré-enchanter, on condamne un continent à écrire son histoire à rebours quand sa jeunesse, majoritaire, n’a elle qu’un avenir. Les cours de l’histoire s’entrechoquent. Ainsi naissent des mythologies à la peau dure, sur des réalités et valeurs propres, indépassables, avec lesquelles il faut composer et souvent se compromettre. Si dans le fond, la pensée est recevable, encore qu’elle demande un effort minutieux de pédagogie, elle est mal dégrossie et cache des démissions et renonciations plus graves. Les satrapes invoquent ces mêmes valeurs dires singulières ou incompressibles, pour expliquer leurs échecs. Isoler les satrapes comme seuls responsables de ce fangeux crépuscule interminable, c’est manquer les enjeux essentiels. Le même discours les irrigue tous : écrivains, intellectuels, zélateurs désignés de l’Afrique. Les discours enamourés, trompeusement révolutionnaires, n’ont jamais été des gages d’horizons purs; bien souvent hélas ce n’est qu’un cordon qui nourrit la gloriole de héros de seconde main. C’est cette énergie qu’il faut réussir à vider de sa négativité, et à régénérer. L’occident ne peut pas accueillir toute la culpabilité du monde, l’Afrique doit prendre sa part.

Le crépuscule des pouvoirs africains devait vite s’achever, promettait-on, dans une nuit courte et annonciatrice de la renaissance. Elle perdure parce que le fond de l’affaire ne guérit pas à l’esquive. La périphérie ne cantonne qu’à l’épiphénomène. La centralité occidentale remplit le vide local, c’est bien désolant. Parler de l’Afrique doit se faire dans son cœur, dans son cours, dans ses urgences, à la seule aune de ceux qui y vivent. Seuls des discours partants du vécu, avec un calendrier propre, endogène, et un détachement des férules internes, peuvent accélérer le temps, entendu qu’il n’existe nul calendrier de guérison naturelle de la satrapie mortelle. Savoir qui on est, préalable rabâché à l’envi, dans une quête de soi, n’a de sens que si c’est une étape transitoire pour toucher au mieux-être collectif. C’en est devenu à tort l’aboutissement. Quand le panafricanisme devient un trophée que l’on décline comme gloire, et non un marchepied, il cesse d’avoir quelque intérêt. Et à Régis Debray de clore la cérémonie, détournant ainsi sa pensée acide contre la gauche, le panafricanisme « était une vocation, c’est devenu un métier ». Ainsi collectionne-t-on nombres de satrapes héroïques, aux destins raffermis sur le fumier de milliers d’africains.

Elgas


https://www.cairn.info/revue-presence-africaine-2014-2-p-299.htm

François-Xavier Verschave, La Françafrique : Le plus long scandale de la République, Stock, 1998

http://www.revuedumauss.com.fr/

Regis Debray, L’Erreur de calcul, Cerf, 2014

Antoine Glaser, Arrogant commme un français en Afrique, Fayard, 2016

Giorgio Blundo, Jean-Pierre Olivier de Sardan, « La corruption quotidienne en Afrique de l’Ouest », Politique africaine 3/2001 (N° 83) , p. 8-37

http://www.francetvinfo.fr/culture/tv/canal/video-complement-d-enquete-comment-bollore-a-annonce-aux-cadres-de-canal-leur-eviction_1537355.html

« Il faut toujours dire ce que l’on voit : surtout il faut toujours, ce qui est plus difficile, voir ce que l’on voit. » Charles Péguy ; Notre jeunesse, 1910

Milan Kundera, L’ignorance, Gallimard, 2000