Entretien avec Guy Marius Sagna

Entretien avec Guy Marius Sagna, réalisé en Septembre 2019

Note préliminaire: un entretien téléphonique a également eu lieu. D’autres questions ont pu être posées qui n’ont pas nécessairement obtenu de réponses. Ce qui suit est le coeur de l’entretien écrit avec Guy Marius Sagna.

 

Pouvez-vous nous dire ce qui vous a été reproché et nous faire l’histoire depuis le début de vos ennuis avec la justice ?

On reproche au Front pour une révolution Anti-impérialiste Populaire et Panafricaine (FRAPP) sa contribution à tenter de mettre au cœur du débat politique, économique et social de l’Afrique en général, du Sénégal en particulier les questions de souveraineté économique et de souveraineté démocratique à travers des campagnes comme « pour la souveraineté monétaire France dégage ! », « Non aux Ape ! », « bases militaires étrangères hors d’Afrique ! », « Auchan dégage, Carrefour dégage », « Sama ginaar sama bakkan », de dire non aux politiques du Fmi et de Bank, d’être aux côtés des travailleurs opprimés comme les animateurs polyvalents des cases des tout petits, les licenciés du Bureau Veritas, les travailleurs de Pcci, les enseignants des écoles franco-sénégalaises, celles et ceux qui font du transferts d’argent et les distributeurs de produits de télécommunication. On reproche au FRAPP de demander que nos rues et autres espaces publics soient décolonisés mais également son travail en direction des forces de défense et de sécurité auxquelles le FRAPP tentent d’expliquer le système néocolonial et ses conséquences sur elles. Cette liste n’est pas exhaustive. Mais donne une idée de la haine de classe que la bourgeoisie bureaucratique parasitaire et apatride éprouve pour le FRAPP et ses membres. J’ai le malheur d’être un des membres du FRAPP.

 

Comment s’est passé votre arrestation ? Pouvez-vous nous la décrire ?

Très tôt (un peu après 08 heures) le matin du 16 juillet 2019, je reçois plusieurs appels d’un numéro que je ne connais pas. Je ne décroche pas. Je reçois un SMS du commandant de la section de recherche de la gendarmerie de Colobane me disant de l’appeler dès que je reçois ledit sms. Ce que je fais. Il m’informe qu’il a une convocation pour moi. Que j’avais le choix entre venir la prendre ou qu’il me la fasse parvenir. J’opte pour la seconde. Quatre agents de la gendarmerie viendront me trouver à Dieupeul avec une enveloppe que je prends. Ils m’intiment l’ordre de les suivre immédiatement. Ils me disent même que je suis en garde à vue dans la rue. C’est comme cela qu’ils m’embarquent.

J’apprends plus de semaines après ma sortie de la prison de Rebeuss qu’ils étaient venus chez moi.

 

Comment jugez-vous les conditions de détention à rebeuss, avez-vous eu des conditions carcérales spéciales ?

Rebeuss, construite pour 500 à 800 détenus en renferment aujourd’hui trois milliers. Comme Rebeuss est sur la terre ferme elle ne coule pas. Mais c’est l’humanité qui y coule à travers des traitements inhumains et dégradants. Des prisonniers sont entassés à 300 dans des cellules prévues pour 50 avec une toilette pour se laver et une autre pour les autres besoins. Certains détenus du fait de cette surpopulation restent des mois sans se coucher la nuit. Ceux qui se couchent le font dans des conditions horribles, effroyables. Des prisonniers restent dans ces conditions près de 10 ans sans être jugés laissés à la merci de la violence de certains agents pénitentiaires qui eux-mêmes sont victimes de la violence de l’Etat qui les fait travailler dans des conditions de dénuement extrêmes.

Ces trois milliers de détenus ont une infirmerie dans laquelle il n’y a que Paracétamol et antibiotique. L’alimentation n’est pas suffisante et elle est d’une mauvaise qualité.

Enfin, les prisonniers sont exploités. Sept minutes de communication Orange coûtent 1.00 Fcfa et dès que votre communication se coupe, par exemple à 45e seconde, le détenu a perdu ses 6 minutes et 15 secondes restantes. La faiblesse du budget de l’administration pénitentiaire ne peut justifier cette exploitation.

 

Pensez-vous que la justice est aux ordres de l’exécutif ? Si oui, quels sont à votre avis les autres cas qui en attestent ?

La justice tout comme la démocratie est nécessairement une justice de classe. La néocolonie du Sénégal n’échappe pas à cela. Il y a assurément des juges indépendants mais la justice sénégalaise est une justice aux ordres de l’exécutif qui s’en sert pour dérouler son projet de soumission néocoloniale. Fast tract pour Khalifa Sall, pour Adama Gaye mais slow tract pour Aliou Sall, pour Mamour Diallo, Mbaye Niang et autres partisans du président de la république épinglés par les IGE, l’Ofnac…

 

Vous avez déclenché une vague de soutiens dans les milieux civil, politique et intellectuel. Votre détention a créé un grand élan d’indignation, comment l’avez-vous vécu ? Quelle lecture en faites vous ?

A Rebeuss, j’étais incapable de me rendre compte de ce qui se passait aux niveaux sénégalais, africain et international pour ma libération. C’est depuis que je suis sorti que je découvre tous les jours des bouts de cette formidable mobilisation qui m’a fait sortir de prison. Je dois avouer que je n’arrive pas à comprendre ce qui s’est réellement passé.

 

Pensez-vous que la France comble un vide national ou empêche-t-elle l’épanouissement du génie local ?

Le seul génie que les impérialistes en général peuvent tolérer c’est le génie de la soumission à son projet de recolonisation de l’Afrique. Pour que la France soit présente, il faut que l’Afrique soit absente. Les impérialistes ne peuvent nous vendre leur lait, leur blé si nous atteignons la souveraineté alimentaire. Ils ne peuvent nous vendre leurs poulets si les poulets africains sont plus compétitifs. Le rôle du Fmi et de la Bank, le rôle de l’Omc et des APE c’est de réunir les conditions d’un combat entre le pot de fer et le pot de terre.

 

Pensez-vous que la France-Afrique a évolué entre les années 70 et aujourd’hui ? Comment ?

De mon point de vue non. Elle continue à utiliser soit la carotte de la francophonie ou des financements de l’AFD soit le bâton du bombardement du palais de Gbagbo. Du moins, si on examine l’option néocoloniale française en Afrique, elle n’a pris aucune ride. Si elle est examinée du point de vue de sa force en Afrique, on peut noter que la France a perdu des parts de marchés importants au début des années 2000 amenant le sénat français à demander notamment pour y remédier aux entreprises françaises de chasser en meute en Afrique. Ainsi, là où vous verrez Auchan, vous trouverez Bicis, Orange et/ou Total.

Elle continue à soutenir sa vitrine politique (Dakar) et sa vitrine économique (Abidjan) et a se traduire en drame pour des millions de femmes, de jeunes…

 

En quoi la France est-elle selon vous responsable des problèmes sénégalais actuellement ?

Le cancer qui ronge l’Afrique en général et le Sénégal en particulier a pour nom oppression impérialiste. Les impérialistes et leurs instruments de domination sont nombreux. La France n’est juste qu’un de nos oppresseurs.

Le Sénégal, comme les autres pays africains, est la victime d’un viol en réunion. Un de ses violeurs s’appelle Etat français qui commet son forfait avec la complicité des élus sénégalais. Autrement dit le néocolonialisme c’est une pièce à deux faces : impérialistes et collabos sénégalais. Ce sont des larmes du peuple sénégalais qu’est arrosé le couscous du CAC 40 comme aurait dit Kocc Barma Fall repris par Victor Hugo sous la forme de « c’est de l’enfer des pauvres qu’est fait le paradis des riches ».

 

Pourquoi dans la critique contre la France, à votre avis, omet-on les médias français de la diaspora, (Rfi, Jeune Afrique, Le Monde Afrique) ? Empêchent-ils la presse locale comme dans l’économie, de se développer ?

Les omettre serait une grave erreur et une ignorance du rôle de ces médias. L’opinion doit être fabriquée, orientée, manipulée afin de faire apparaître un loup pour un agneau, un pyromane comme un pompier. Ce 4e pouvoir des pays impérialistes distillent toutes les 30 minutes les idées dominantes au service de l’entreprise néocoloniale. Leur objectif est moins de concurrencer la presse nationale que de la renforcer, de lui donner les grilles de lecture des dominants, de se subordonner la presse dominante des néocolonies africaines.

 

Comment appréciez-vous le fait qu’on a jamais eu autant de discours sur la décolonisation sans pour autant vaincre la tentation grande de l’exil en occident (77% des jeunes selon l’IFAN) et la mise sous tutelle de notre économie (par la France, la Chine, le Maroc…) ?

Que le discours pour une décolonisation de l’Afrique soit beaucoup plus forte aujourd’hui qu’hier est à relativiser. Il y a eu devrions-nous dire une période de reflux après les assassinats des Sankara, Cabral, Lumumba, Moumié, Modibo Keïta…qui de leur vivant avaient mis le discours anti-impérialiste au cœur du débat politique. A cette période de reflux, précédée elle-même pas une autre période flux, succède depuis quelques années un regain du discours pour une seconde phase de décolonisation de l’Afrique.

Les peuples africains résistent aux politiques de recolonisation de diverses façons. Certains trahissent en collaborant. D’autres font face en résistant là où un autre groupe est dans le Barça wala barsax.

 

Depuis une décennie, les mouvements civils, jeunes se dégageant de toute affiliation politique classique, sont devenus des acteurs majeurs de la scène de contestation. Comment jugez-vous leur bilan après la réélection de Macky Sall ?

Consciemment ou inconsciemment, ces mouvements ne font que répéter, être des successeurs des PAI, PAIGC, UPC…Ils tiennent les discours des Cheikh Anta Diop, des Lamine Ibrahima Arfang Senghor, des Aline Sitoé Diatta, des Yacine Boubou, des Omar Blondin Diop, des Birane Gaye ou Assane Samb, des Mamadou Dia, des Seydou Cissokoho ou Cumbe Samb.

Leur contribution dans le processus pour frayer un autre Sénégal dans une autre Afrique souveraine et unie est appréciable. Il faut la juger à l’aune du passage du candidat Ousmane Sonko de 36.000 voix lors des élections législatives de juillet 2017 à 600.000 voix lors de l’élection présidentielle de février 2019. Il faut l’apprécier aussi à la mesure de l’appropriation de plus en forte du débat sur le franc CFA, les APE…par la jeunesse africaine en général et sénégalaise en particulier. Elle fait du mieux qu’elle peut dans des conditions très difficiles pour assumer sa mission historique : réaliser la seconde phase de décolonisation de l’Afrique.

 

Qu’identifiez-vous comme l’équation à résoudre pour redonner à la politique et au politique du crédit ?

Montrer au peuple sénégalais en théorie comme en pratique qu’ils/elles ne sont pas tous pareils et rester constants dans le rejet du consensus néocolonial, dans le service exclusif du peuple sénégalais. Les peuples sont comme la terre. Tout ce qu’on y sème finit par y pousser. Vous semez roublardise, tromperie, trahison, inconstance, transhumance…le peuple vous le rendra en « apolitisme », abstention, acceptation de l’achat des consciences…Vous semez dévouement total aux intérêts de la patrie, des paysans, des ouvriers, des masses populaires et vous restaurez la confiance, l’espoir, la mobilisation…

 

Le combat pour la décolonisation est devenu très intense, porté par des intellectuels de renom. La ville de Dakar en est devenue la place forte, avec les ateliers de la pensée. Pourquoi n’y-a-t-il pas jonction avec vous, qui partagez théoriquement le même combat ? Pensez-vous que le contre-discours est lui aussi aliéné ? L’endogène est-il forcément indigène ?

Il ya plusieurs places fortes en Afrique et dans la diaspora où des africain.e.s essaient de tenir haut le drapeau de la lutte pour l’émancipation de l’Afrique, une Afrique qui sort du sous-développement. Dakar en est une.

Le FRAPP ne peut savoir pourquoi il n’est pas associé aux ateliers de la pensée.

Il n’y a pas de mouvement révolutionnaire sans théorie révolutionnaire. La théorie étant elle-même corrigée, renforcée, améliorée par le mouvement. Aussi, chaque africain.e engagé.e dans la lutte de libération africaine fait ses ateliers de la théorie et de l’action révolutionnaires. Dans cette perspective, celles et ceux qui ont les mêmes options finiront inexorablement par se retrouver, par bâtir les nécessaires ponts pour l’unité des révolutionnaires africain.e.s. D’ailleurs comment peut-on imaginer l’unité africaine sans l’unité des combattant.e.s anti-impérialistes panafricain.e.s ? Avoir un gouvernement fédéral de plusieurs Etats africains alors que les révolutionnaires africains ne peuvent être ensemble est une vue de l’esprit.

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