Entretien avec El Hadj Hamidou Kassé

Entretien avec El Hadj Hamidou Kassé, réalisé en Octobre 2019

NOTE PRÉLIMINAIRE: UN ENTRETIEN TÉLÉPHONIQUE A ÉGALEMENT EU LIEU. D’AUTRES QUESTIONS ONT PU ÊTRE POSÉES QUI N’ONT PAS NÉCESSAIREMENT OBTENU DE RÉPONSES. CE QUI SUIT EST LE COEUR DE L’ENTRETIEN ÉCRIT AVEC EL HADJ HAMIDOU KASSE.

L’actualité, c’est le sommet Russie-Afrique à Sotchi auquel prend part le Sénégal. Le président Macky Sall a par d’ailleurs pour apprécier la tenue de l’évènement évoqué la nécessité de diversifier les partenariats pour un bénéfice mutuel. Le sommet est néanmoins vu par beaucoup d’observateurs, avertis ou non, comme la prolongation de la relation asymétrique que l’Afrique en tant que continent (avec ses nombreux Etats) entretient avec les puissances occidentales ou orientales (en tant que pays). Quelle lecture faites-vous de ce sommet, une première ? Que répondez-vous aux sceptiques qui voient dans la mise en scène une autre infantilisation de l’Afrique ?

J’étais avec le Président Macky Sall à Sotchi. J’ai suivi le discours du Président russe et enregistré quelques réactions d’Africains. Globalement, le Sommet a ouvert des perspectives intéressantes et pour l’Afrique et pour la Russie. On oublie souvent que l’Afrique est le continent sans doute le plus riche du monde, mais aussi celui où tout est à faire, et où les capitaux pour le faire manquent énormément. C’est une réalité. C’est la raison pour laquelle la diversification des partenariats gagnant-gagnant est un impératif si l’Afrique veut achever la construction des bases de son développement, en l’occurrence les infrastructures dans leur diversité, et développer son système d’éducation et de formation qui est un aspect essentiel de progrès, sinon l’aspect par excellence. Le partenariat avec la Russie est aujourd’hui très faible, à peine un volume d’échange de  $20 milliards. Le Sommet de Sotchi peut stimuler les échanges entre Etats et entre secteurs privés. L’histoire de la Russie et ses rapports avec l’Afrique peut aider à construire une relation solidaire et égalitaire. Il ne faut pas oublier que le transcendantal colonial est absent de cette histoire. Dans la géopolitique mondiale, la Russie a besoin de l’Afrique et l’Afrique a besoin de la Russie. Même s’il n’y a pas eu d’annonce spectaculaire, j’ai espoir que les uns et les autres mettront à profit ce nouvel axe. Je ne pense donc pas qu’il s’agisse d’une autre infantilisation de l’Afrique. C’est plutôt la peur de rencontrer l’autre qui relève de l’infantilisme au sens où Lénine parlait du « gauchisme » qu’il assimilait à « la maladie infantile du communisme ». L’essentiel, pour ma part, est la capacité politique des dirigeants africains à saisir les opportunités de partenariat et à défendre les intérêts de l’Afrique. Au Sénégal, nous avons renforcé cette stratégie de diversification de nos partenaires depuis 2012, ce qui nous a valu des résultats importants, pour ne pas dire exceptionnels. Le Sénégal n’a jamais créé autant de richesses et lancé autant de chantiers utiles pour la transformation structurelle de notre économie et la vie des populations.

La diversification des partenariats, avec la notamment Chine, et la Russie maintenant, ainsi que dans une moindre mesure avec le Maroc, suscite différentes réactions. Les plus enthousiastes font part du décrochage de l’occident classique, particulièrement de la France, au profit de ces nouveaux partenaires pour casser le relent colonial. D’autres réactions sont plus mesurées et pointent le même schéma de prédation à l’œuvre comme l’avance notamment l’anthropologue Tidiane Ndiaye dans son livre Le jaune et le noir sur la Chinafrique. Quelle est votre conviction propre ?

Ce que vous appelez le relent colonial est fatalement voué à la péremption. Cette rupture peut paraître lente. Et cette lenteur suscite, à juste raison, l’impatience coléreuse d’une bonne partie des élites africaines. Mais cette rupture suit son cours, l’Afrique tenant compte des rapports de force qu’elle est en train de changer intelligemment. A moins de déclencher des « révolutions anti-impéralistes » comme on l’envisageait dans les années 70 du siècle dernier. Or, la configuration mondiale actuelle se prête difficilement à cette stratégie et, de toutes les façons, l’histoire est « irrépétable ». Je pense, personnellement, que la rupture est progressive, graduelle et séquentielle. Je pense aussi que la pression des forces progressistes à travers le monde et la détermination politique de beaucoup de dirigeants africains vont accélérer le processus d’autant plus que tout le monde sait maintenant que le maintien de l’Afrique dans la situation actuelle est une menace pour la paix et la sécurité dans le monde, mais aussi un facteur très contraignant pour la croissance de l’économie mondiale. Vous me demandez ma conviction. Alors, je réponds : la politique comme pensée et pratique d’une stratégie de rupture est d’abord l’intelligence des rapports de force. Elle est loin du slogan, même si le slogan, comme levier de mobilisation et d’enchantement, est absolument nécessaire.

L’autre actualité marquante des dernières semaines, c’est l’inauguration de la mosquée des mourides à Dakar. Certains analystes ont parlé de pacte de Massalikul Jinaan pour évoquer l’apaisement politique qui s’en est suivi, avec la libération de Khalifa Sall notamment. Sur le plan spirituel politique et symbolique, que représente cette mosquée pour les mourides et plus globalement pour le Sénégal selon vous ?

L’inauguration de la Mosquée Massalikul Jinaan a concerné tous les Sénégalais dans leur diversité. Ce qui est un très bon signe pour le vivre-ensemble qui caractérise la société sénégalaise. J’ai lu récemment le livre entretien des sociologues Souleymane Gomis et feu Pr Boubakar Ly qui a décrit Dakar Plateau en période coloniale. Diverses nationalités, ethnies, langues, religions, appartenances politiques, professions, ont trouvé dans les rues et les carrés lébous des espaces de voisinage lisse, chaleureux et paisible. J’ai trouvé le même climat à Massalikul Jinaan. Moi qui suis à la quête de l’universel, une telle célébration de la traversée des différences est plutôt une merveille. Puisse cet esprit continuer à illuminer les cœurs et confirmer que les Sénégalais sont rétifs à tous les extrémismes exclusivistes. Cette mosquée est donc, pour moi, une expression du vivre-ensemble, une illustration de l’en-commun qui est la vocation de toute société désireuse du bien-être pour tous. Et la formidable capacité de levée de fonds de la communauté mouride pour bâtir ce joyau qu’est Massalikul Jinaan est une fierté pour tous les Sénégalais.

La critique contre la France se fait de plus en plus vive. Portée par des intellectuels, des activistes, elle coïncide curieusement avec la période, après la décolonisation, où la présence française est la forte dans les champs stratégiques de l’économie. La France est-elle alors un allié fort, ou le symbole de notre soumission ? Comment voyez-vous cette relation ?

Je vous disais que la politique est l’intelligence des rapports de force. Lénine parlerait « d’analyse concrète de la situation concrète ». Des réformes vont être introduites dans le domaine monétaire, notamment dans ce lien très singulier qu’est le FCFA. Le décrochage est inévitable, mais encore une fois il ne sera pas sous la forme d’une rupture révolutionnaire telle que nous l’envisagions alors dans les années 70 du siècle dernier. Le décrochage a bien commencé avec la diversification des partenariats, l’émergence de nouvelles élites et de forces progressistes de part et d’autre. Je pense également que le décrochage ne signifie nullement la rupture avec la France. La France est un allié comme les Etats Unis, la Chine, la Turquie, l’Inde ou encore la Russie. Le décrochage renvoie juste à des rapports plus équilibrés. Je sais que c’est un souci que les Présidents Macky Sall et Emmanuel Macron partagent. Je respecte ceux qui critiquent la France. Mais je suis très attentif, à mon niveau d’information, à ce qui se fait au quotidien pour un partenariat gagnant-gagnant.

Le mélange des genres, à savoir la collision régulière entre le temporel et le spirituel dans le champ du pouvoir, est une marque de fabrique sénégalaise depuis longtemps, avec Senghor notamment. Il suscite curieusement à la fois une défiance et une espérance. A votre avis, la république est-elle encore un idéal qui doit s’émanciper des tentations hégémoniques religieuses, ou doit-elle accepter les compromis voire compromissions pour assurer sa viabilité voire évoluer dans un mode hybride ?

Attention, nous utilisons certes le vocale République. Mais nous devons toujours considérer cette forme de régime à l’aune de nos réalités sociologiques, de notre histoire et de notre univers anthropologique. Je ne crois pas juste d’opposer Religion et République pour la bonne et simple raison que la République est justement la possibilité d’une diversité en bonne coexistence ou voisinage. C’est le tout et sa partie, et cette dialectique devrait être considérée sous l’angle de l’harmonie et non du conflit. Je vous parlais tantôt du dialogue entre Soulyemane Gomis et feu Boubakar Ly. Dans quel monde voulons-nous vivre ? Je réponds sans hésiter : un monde qui célèbre l’en-commun et dépose les différences comme une évidence. En d’autres termes, « mon » monde travaille chaque jour à faire émerger ce qui dépend de nous tout en considérant que nos différences sont de l’ordre de la nature. C’est un argument qu’on peut dire normatif et imparable. Maintenant, dans toute république il y a des jeux d’influence politiques, économiques, culturels. Les religieux jouent leur jeu comme les acteurs économiques et les politiques. Pourvu que ces jeux d’influence n’excèdent pas la norme qui nous institue comme communauté à la fois plurielle et une.

Politique nationale

Le président Macky Sall a déclaré à son accession au pouvoir que les marabouts étaient des citoyens comme des autres. Il s’est ravisé depuis et s’inscrit désormais dans la tradition des relations étatiques avec les cités religieuses. Cette phrase était-elle philosophiquement et politiquement vraie ? La dédite ne marque-t-elle pas un recul du courage et de la souveraineté étatique ?

Je dois rétablir les faits. C’est dans l’entre-deux tours, lors de sa conférence de presse dans un hôtel dakarois que le Président Sall a dit que les marabouts sont des citoyens justiciables comme tout autre citoyen tout en disant clairement qu’il les respectait. Il n’a jamais dit qu’il allait rompre avec les marabouts une fois au pouvoir. Ce sont nos adversaires d’alors qui avaient pensé que le détournement des propos de notre candidat allait nous aliéner le soutien d’une partie de l’électorat. Je ne pense nullement qu’il y ait dédite. Les relations entre l’Etat et les « maisons religieuses » (kër diine) sont anciennes et profondément enracinées du fait même de la nature de la société sénégalaise et de son vécu religieux. Les citoyens se reconnaissent dans des confréries, pour ce qui est des Sénégalais d’obédience musulmane. Les marabouts ont offert durant la période coloniale un refuge aux citoyens confrontés à la violence des colons et désireux de préserver leurs valeurs culturelles. Des révolutions ont été conduites par des chefs religieux pour libérer les populations de la domination. Je peux citer la révolution de 1776 au Fouta : contre la dynastie alors régnante et ses alliés maures, mais aussi contre les négriers qui longeaient les côtes du fleuve Sénégal à la recherche d’esclaves. L’Etat ne peut nullement ignorer une telle réalité sous peine d’exclure une partie importante de la population. Or, l’Etat est l’expression de l’intérêt, garant du vivre-ensemble et de l’impératif d’inclusion de tous les citoyens sans exception, indépendamment de leurs croyances, de leurs statuts et de leurs conditions. Son rôle est donc d’inclure et non d’exclure.

J’ai eu le plaisir de vous recevoir dans Confluences à la veille du scrutin présidentiel. Sur les réformes engagées par les gouvernements de Macky Sall, vous avez notamment parlé du caractère structurel des réformes, et donc de la nécessité de la patience. A l’entame de ce second mandat, si la croissance semble au rendez-vous, beaucoup d’autres indicateurs soulignent la persistance des mêmes problèmes, en particulier le chômage et les questions de pauvreté. Pensez-vous que les urgences ont été traitées comme il se doit ?

Vous conviendrez avec moi qu’on ne peut pas changer complètement la donne en sept ans. Tous les Sénégalais, les observateurs indépendants et les étrangers qui ont l’habitude de venir au Sénégal peuvent constater des progrès réels et exceptionnels (sans langue de bois) réalisés en sept ans. Nous avons créé plus de cinq cent mille emplois, non compris les emplois agricoles. Le président a créé la Délégation à l’entreprenariat rapide (DER) pour financer les jeunes et les femmes porteurs de projets d’entreprise. Nous avons sorti plusieurs familles de l’extrême dénuement grâce aux filets sociaux comme la Couverture maladie universelle, les bourses de sécurité famille, la carte d’égalité des chances, les programmes d’urgence comme le PUDC, le PUMA et Promovilles qui ont réalisé un peu partout des infrastructures de base et fait accéder les populations aux services sociaux de base comme l’eau potable, l’électricité et les soins de santé. Tout cela est vérifiable. Dans le même temps, nous avons attaqué les fondamentaux pour le développement de notre pays. Nous avons notamment opéré une révolution dans le secteur de l’énergie en portant notre production de 500 mégas en 2012 à plus de 1200 mégas aujourd’hui avec plus de 200 mégas en énergie propre. Nous avons boosté les autoroutes, passant de 32 km à plus de 250 km. Tout cela participe à la transformation structurelle de l’économie qui touche également aux modes de production dans le secteur agricole. Une politique hardie en matière de formation a été déployée. Nous avons un sérieux problème de profil des jeunes sénégalais. En dehors de ceux qui n’ont aucune qualification, nous avons beaucoup de jeunes qui viennent sur le marché du travail avec des profils peu adaptés à la demande. C’est pourquoi, l’objectif est d’orienter 30% des jeunes vers les filières « professionnalisantes » aussi bien à l’université que dans les Instituts supérieurs d’enseignement professionnel (ISEP) en sus d’autres niveaux intermédiaires et des lycées techniques professionnels. Ceci dit, le chantier de ce qui reste à faire est immense. C’est la raison pour laquelle, le Président de la République poursuit, avec son deuxième mandat, la transformation structurelle de l’économie, la promotion du capital humain et la modernisation de la gouvernance. Ce nouvel horizon qui correspond à la phase 2 du Plan Sénégal Emergent (PSE) comprend 5 grandes initiatives (Priorité jeunesse, économie sociale et solidaire, économie numérique inclusive, reforestation nationale et industrialisation), 3 nouveaux programmes (Zéro déchet, Zéro bidonville et Villes créatives) et 5 accès universels (Eau et assainissement, Electricité, Services sociaux de base, Services de mobilité collective et Services sportifs et culturels). Je pense donc que nous sommes dans la bonne direction. Le défi est de transformer structurellement notre économie afin de la rendre plus ouverte, plus dynamique et plus compétitive. Les réformes dans le système d’éducation et de formation, les efforts de gestion saine des ressources publiques ainsi que la découverte du gaz et du pétrole sont des accélérateurs de notre marche vers l’émergence. Mais je comprends l’impatience populaire, celle des jeunes en particulier. Nous devons tous savoir que l’émergence pour tous est une bataille de longue haleine.

Sur le chantier de la transformation politique, la scène nationale est illisible. L’opposition est réduite à une portion peu importante. Le dialogue lancé ne semble pas susciter une passion vive. Est-ce que l’échec n’est pas total dans la gestion et la consolidation des acquis démocratiques ?

Attention, la vérité est que notre pays a enregistré beaucoup d’avancées dans la modernisation de notre système démocratique. La dernière révision constitutionnelle recèle des acquis essentiels qui fortifient la démocratie avec des dispositions d’éternité relative à la matière électorale, le statut de l’opposition et de son chef, l’élargissement des pouvoirs de l’Assemblée nationale, entre autres. La réforme a également introduit de nouvelles normes de transparence dans la gouvernance tout en élargissant les droits des citoyens. Plusieurs dispositions de cette constitution, révisée à l’issue d’un référendum, consacrent des droits non pas seulement politiques mais aussi économiques, environnementaux et sociaux. Ce sont des faits et les interprétations des uns et des autres en fonction des intérêts politiques du moment ne doivent pas oblitérer la portée de ces avancées démocratiques. L’autre aspect de la question concerne l’opposition. La politique, surtout en mode électoral, relève du rapport de forces entre mouvements et organisations. Et ce rapport concerne l’adhésion des citoyens aux propositions et projets. Objectivement, la dernière élection présidentielle a consacré la suprématie de la majorité présidentielle actuelle. Cela veut dire que le référentiel proposé aux populations par le Président Macky Sall n’est pas épuisé, que nous continuons de tirer des traites de l’histoire, que la légitimité du Président est intacte. L’opposition n’est donc pas réduite à une portion peu importante. C’est la volonté populaire qui la confine dans cette position. Le jour où la volonté populaire change, le rapport de force change. Au-delà de nos choix, forcément subjectifs, l’analyse conduirait n’importe quel spécialiste des sciences et pratiques politiques à cette conclusion. Le dernier aspect de la question concerne le dialogue national. Je fais remarquer que tous les partis politiques participent au dialogue politique aux côtés de la société civile. Le dialogue national est plus englobant. Il réunit les acteurs politiques, économiques et sociaux. Il touche à toutes les questions d’intérêt national. Le Président de la République a nommé Monsieur Famara Ibrahima Sagna à la tête du Comité national de pilotage du dialogue national. Ce Comité travaillera sur la base de termes de référence pour ce qui est des contenus et de commissions pour ce qui est de l’aspect fonctionnel. La mission confiée à M. Sagna et aux membres du Comité devrait bientôt entrer dans la phase opérationnelle. On ne peut donc dire que le dialogue national, dont la partie politique est en cours, ne suscite pas de passion vive dans la mesure où il n’a pas encore commencé. Le dialogue national est une forte demande de notre nation dans sa diversité. Pourquoi la poignée de main entre le Président de la République et son prédécesseur a-t-elle été unanimement saluée par notre peuple ? Idem pour la grâce accordée à l’ancien maire de Dakar ? Eh bien, c’est justement parce que le besoin et le désir de dialogue sont des attentes du peuple sénégalais dans son ensemble. Nous n’avons pas assez d’espace pour l’étayer à partir de l’expérience historique et de ce que je sais de la sociologie des formes de conscience chez nous. Mais je tiens à l’hypothèse forte que la société sénégalaise est rétive aux radicalités extrémistes. En d’autres termes, il existe encore trop de dynamiques sociales de connivence et de proximité, mais aussi de ressorts et de mécanismes d’atténuation des contradictions et des conflits que les logiques de déconnexion extrême sont fatalement vouées à l’échec. Nous, de tradition extrême gauche, mais aussi le Pds dans ses phases de radicalisation excessive, en savons quelque chose. A chaque fois qu’on est au bord de la rupture, le corps social a dit stop! Je ne dis pas que c’est l’essence de notre société et sur ce plan je suis un sartrien, je dis simplement que cette culture de la société sénégalaise, qui tire sa source de notre histoire propre de brassage de toutes sortes et d’assimilation des grandes religions monothéistes, notamment l’islam et le christianisme, encourage les consensus et ce que d’aucuns appellent le « masla ». Les wolofs disent: « reero amul, ñakka waxtaan moo am« . On trouve des variantes de cette sagesse populaire dans toutes nos langues. Par ailleurs, et je termine avec cette question par ces considérations, le dialogue national a été, en réalité, lancé depuis 2016 par le Président de la République, au lendemain du référendum constitutionnel. Pour le Président Sall, le conflit n’est pas forcément à la base de la démocratie. En d’autres termes, la démocratie ne se réduit pas à une confrontation permanente entre des majorités et des minorités. La démocratie est également la quête de convergences minimales et de consensus dynamiques qui confèrent aux décisions prises par l’autorité plus de force et de légitimité. De plus, cette manière de considérer la démocratie est une stratégie salutaire de réduction et/ou d’anticipation des conflits. Voilà pourquoi le dialogue national, dans l’expérience sénégalaise, n’est pas le résultat d’une crise comme avec les conférences ou assises nationales. C’est une option stratégique qui apporte de la fraicheur à la démocratie. J’invite d’ailleurs les intellectuels et les spécialistes des sciences et pratiques sociales à s’intéresser davantage à cette problématique pour capitaliser l’expérience et contribuer à son appropriation par les pays africains confrontés à des crises ou encore d’autres dont les fragilités exposent à des crises.

Il ne semble pas exister aujourd’hui de ponts entre la gouvernance politique et les universités, ou plus largement les producteurs de savoirs. Votre parcours personnel fait de vous un témoin de premier plan, avec votre appétence pour les questions intellectuelles. Qu’est-ce qui explique aujourd’hui que le cordon semble rompu ? Que les concepts intellectuels ne soient pas traduits dans le champ politique ?

C’est un peu cela que je vise, le rapport à la politique en tant qu’expérience au quotidien de conception, de gestion et de réalisation pour répondre à des attentes, lorsque j’interpelle les intellectuels et les spécialistes sur la question de la démocratie et de sa nécessaire réinvention. Je regrette que, passées la séquence des années 70 du siècle dernier et le début 80 du siècle dernier, les intellectuels et les universitaires désertent le champ politique. Je note une sorte de distance qui a fini de créer un malentendu sourd. Il ne faut tout de même pas croire que les politiques iront eux-mêmes dans les universités chercher des concepts. Je conçois le rapport comme une dialectique concrète. C’est aux intellectuels et universitaires d’investir le champ politique pour l’expérimentation de leurs conclusions conceptuelles et méthodologiques. Notre histoire regorge de séquences qui ont vu des intellectuels et des universitaires, au pouvoir comme dans l’opposition, s’investir activement dans le champ politique. Cheikh Anta Diop et Senghor, mais aussi Majmouth Diop et Abdoulaye Ly, pour rester dans le monde de nos grands morts, sont emblématiques de ces intellectuels et universitaires qui ont voulu laisser des gestes et des énoncés dans le grand livre de gloire de notre histoire. Nous devons reprendre le fil de cette tradition.

La récente disparition d’Amath Dansokho a été l’occasion de déplorer le manque de legs du capital politique aux jeunes générations. Les idées politiques comme le marxisme, qui ont eu un grand écho au Sénégal, ne semblent pas avoir d’héritiers. Le tournant libéral de la veille des années 2000, après les ajustements structurels, ont coïncidé avec ce que certains ont appelé la fin des idéologies ou même de l’Histoire pour reprendre Francis Fukuyama. A quelle idéologie historique vous affiliez-vous ? Quelle gauche au Sénégal et quelle droite ? Ne se trouve-t-on pas dans l’importation des catégories occidentales ? Plus généralement, partagez-vous ce constat de la fin des corpus idéologiques qui élevaient la politique en bataille d’idée, de concept, et de valeurs ?

La crise de la transmission n’est propre au Sénégal. Et elle remonte au début des années 80 du siècle dernier. En vérité, c’est avec l’ouverture démocratique intégrale que nous avons assisté progressivement à une sorte d’opacité référentielle. Les lignes de démarcation ont commencé à s’estomper. Dans la clandestinité, nous bataillions ferme sur des questions qui nous paraissaient cruciales. Quand je dis nous, je parle des partis et militants d’obédience marxiste. Moi, j’étais dans la mouvance maoïste qui tenait la révolution chinoise qui a abouti, en 1949, à la création de la République populaire de Chine, et la Révolution culturelle prolétarienne chinoise (GRCP) comme des références, pour ne pas dire des modèles appropriés pour nos types de pays. Nous pensions alors que la guerre populaire prolongée, soutenue dans la durée par le Front uni révolutionnaire dirigé par le Parti communiste, était la voie pour libérer notre pays de l’impérialisme, bâtir une démocratie nouvelle et en faire une transition vers le socialisme, puis le communisme. Il y avait les marxistes tendance soviétique et d’autres plutôt d’inspiration trotskyste. Il y avait, durant ces années années 70 des lignes de démarcation claires quant au type de révolution à mener, au type de stratégie et au système d’alliance sur la scène internationale. Sur les campus, et même dans les lycées et collèges, dans les associations culturelles et sportives, dans certains syndicats, les batailles idéologiques faisaient rage entre les différentes mouvances marxistes, et politiques en général. Cette lisibilité des lignes entre en crise à partir de 1981 lorsque les partis d’obédience communiste, le Rassemblement national démocratique et les diaistes sortent de la clandestinité. Ils adhèrent tous, malgré les réserves et les difficultés d’adaptation, à la stratégie électorale comme voie pour la prise du pouvoir. Le référentiel marxiste entre l’ère de son déclin chez nous comme sur le plan international avec le malaise dans les pays communistes, la poussée du mouvement ouvrier et social polonais amené par la figure ouvrière Lech Walesa et celle intellectuelle Adam Michnik. En 1985, alors que j’étais en deuxième année au Département de Philo de l’Université de Dakar, je soumets à mon maître et ami, le Pr Mamoussé Diagne, un projet d’article sur la Crise du marxisme qui deviendra, en 1986-1987, le sujet de mon mémoire de maîtrise. M’inspirant de notre propre expérience historique et de lectures de diverses obédiences marxistes, politico-idéologiques comme académiques, je soutenais, entre autres, que l’éclatement du marxisme en autant d’interprétations et le devenir critique des pays socialistes étaient des signes tangibles de la crise du marxisme dans la mesure où ces « pathologies » introduisaient une opacité référentielle irréversible. Je ne vais pas aller plus loin parce que le développement risque d’être long. Que reste-t-il, aujourd’hui, de cet héritage ? J’ai participé, il y a quelques semaines à deux événements : les anciens de And Jëf/Mouvement révolutionnaire pour la démocratie nouvelle (AJ-MRDN) rendaient un hommage posthume aux camarades disparus tandis que les responsables, militants et amis du Parti de l’indépendance et du travail (PIT) faisaient de même pour Amath Dansoko. J’étais dans les deux cérémonies très émouvantes où j’ai rencontré plusieurs figures parmi celles qui ont porté l’idéal héroïque. Ces commémorations illustraient plutôt le signe funéraire d’un manque, le deuil et notre douleur d’avoir perdu des camarades, des amis, des compagnons. Il manque l’affirmation d’une possibilité en actes comme l’était, de 1848 à Mai 1968, et dans la petite séquence des années 70, le marxisme militant. Dans ces conditions, transmettre oui, comme vous semblez le suggérer, mais transmettre quoi ? Nous avions un projet politique, nous et nos ascendants, un projet révolutionnaire chevillé à de très fortes conviction, un projet qui n’excluait pas la mort héroïque comme une conclusion possible de nos parcours, un projet qui nous a valu des exils, des emprisonnements, des morts et des errances tragiques. Il y a de l’intransmissible dans tout ça. Nous sommes dans des contextes différents, les figures de l’engagement ne sont pas les mêmes. Le monde a beaucoup changé en moins d’un demi-siècle. En revanche, héritiers de ces temps inouïs, des passions généreuses qui les ont ponctuées et de leurs ruines, nous devons toujours tenir sur l’impératif d’égalité et de justice qui est, pour le philosophe que je suis, ayant vécu l’expérience de l’engagement communiste, l’horizon indépassable de la politique d’émancipation. Il faut tenir ferme sur cette proposition car autrement le monde serait bien triste. Il s’agit, toutefois, d’en renouveler les formes et les modalités d’effectuation. Césaire suggérait, dans une lettre à son ami Senghor alors vieux de 90 ans, « de devoir avec les maux de l’âge mûr accepter l’autre visage de la nostalgie, celui que nous imposent les pesanteurs et les déconvenues à l’aune desquelles il nous faut mesurer la folie de notre utopie nécessaire ». Si la nécessité de l’utopie ne se discute guère, pour nous qui croyons à l’idéal égalitaire, les chemins qui mènent aux cités de lumière diffèrent d’une époque à une autre. C’est sans doute dans la confrontation des différentes perspectives intéressées par ces questions que des débats de haut niveau verront à nouveau des printemps inédits, répondant à l’impératif « Que cents fleurs s’épanouissent, que cent écoles rivalisent ».

Iconoclaste

Vous suscitez l’admiration de beaucoup pour votre trajectoire touche-à-tout et votre disponibilité. Votre goût pour le dialogue pendant vos fonctions de ministre conseiller a fait de vous une cible de choix sur les réseaux sociaux. Quels enseignements tirez-vous de la nécessité de pédagogie sur les nouveaux médias, et la ligne de discrétion et de professionnalisme qui doit caractériser une figure politique solennelle ?

Je suis encore ministre, conseiller en arts et culture (sourire). Ma conviction est que nous, politiques, avons le devoir, pour ne pas dire l’obligation, d’être en contact permanent avec les gens de diverses manières. Les réseaux sociaux sont un mode possible de cette relation. Il se trouve que depuis l’aventure de Metissacana, je suis dans cet univers des interactions virtuelles. Déjà en 1990, ma petite organisation PRAVED (Programme audiovisuel pour l’éducation et le développement) avait géré la logistique et une partie des contenus d’un séminaire de démonstration de la messagerie électronique à l’adresse des ONG ici à Dakar. Ensuite d’autres et d’autres expériences jusqu’à mon passage au Soleil dont le site web était classé parmi les meilleurs dans l’espace francophone. Après Le Soleil j’ai développé le site personnel http://www.assekasse.com et dans le même temps j’étais dans le dispositif stratégique de la campagne électorale du Président Amadou Toumani Touré en 2007, campagne qui a été très marquée par le web et dont j’ai capitalisé l’expérience dans mon petit livre intitulé « La communication en temps de campagne électorale, le style ATT ». Et ensuite, tout le reste. C’est dire que mon rapport aux réseaux sociaux remonte. Ces réseaux demandent beaucoup de patience, de tact, de souplesse mais aussi, dans certains cas, beaucoup de fermeté. C’est comme dans la vie quotidienne, vous rencontrez toutes sortes de profils psychologiques. Les traits s’accentuent ici cependant, car nous sommes dans le virtuel, derrière le clavier, pas le face to face, et, dès fois,  avec la commode couverture qu’est l’anonymat. Les réseaux sociaux permettent, dans une certaine mesure, d’enregistrer les plaintes et les complaintes des gens, et moi, j’en ai remonté plusieurs fois à l’autorité et des suites favorables ont été données. J’ai pu développer de nouvelles relations très intéressantes avec des jeunes qui, au début, étaient très offensifs, d’autres carrément hostiles, d’autres encore plutôt curieux de savoir ce que le « grand » ou le « père » ou encore le « tonton », ministre et homme politique, d’autres disent « intellectuel », fait dans ces espaces plutôt difficiles ! L’éthique des réseaux sociaux, si on peut parler d’éthique, c’est de briser les enclos de la peur pour croiser « l’autre » sous ses différentes figures. On célébrera alors la joie de la rencontre. Et on oubliera les petits moments d’agressivité. Je continue, mais avec une tendance dominée par le partage de mes pratiques artistiques et intellectuelles moins « clivantes » et de positions politiques sans approche polémique, des suggestions de lecture, entre autres. Je ne me plains pas, parce que de nombreux jeunes apprécient ce que je partage avec eux, surtout la poésie, ce qui est plutôt bon signe.

Vous avez dirigé le Soleil pendant de nombreuses années après avoir commencé à Walf en passant par le groupe Sud communication. Pouvez-vous nous raconter comment vous en êtes venu au journalisme ?

Quant je suis rentré au Sénégal en 1989, après un DEA en Sociologie de l’information et de communication, j’avais décidé de faire du journalisme dans le secteur privé au lieu de chercher un boulot dans la fonction publique ou le secteur parapublic, ayant fait mon stage à la SENELEC en vue de produire un rapport sur les déterminismes socioculturels de la communication d’entreprise. Dans la mesure où j’avais déjà des contacts avec quelques dirigeants de Sud Communication, notamment feu Ibrahima Fall, je suis allé directement les voir pour proposer mes services à Sud Hebdo. Voilà !   

Le Soleil malgré la présence de nombreux journalisme est un journal peu critique du gouvernment. Il est dès fois pris dans des contradictions entre son rôle supposé de phare et la réalité de sa docilité. Comment faire correspondre un idéal du journalisme libre et indépendant tout en étant soumis à l’Etat ? Avez-vous été un commis de l’Etat ?

J’ai bien peur qu’il y ait un malentendu persistant lorsqu’on parle du Soleil et de, la Rts. Le Soleil et la Rts, ou encore l’APS, sont des médias du service public d’information. Cela veut dire que leur fonction première est de fournir une information de qualité sur les actions du gouvernement afin que les citoyens sachent ce que leurs mandataires sont en tain de faire. Le ministère de l’intérieur veille sur la sécurité des citoyens, l’éducation nationale sur l’éducation des enfants, le ministère de la communication, entre autres, et par le biais des organes que j’ai cités, sur l’information exhaustive des populations. Ce sont des médias financés par l’Etat pour remplir une mission bien définie. On peut les critiques s’ils ne remplissent pas cette mission. Mais on ne peut, en toute rigueur, leur reprocher de ne pas faire comme la presse privée. Etre libre, c’est être cohérent avec la logique de l’institution qu’on a accepté de servir. Le jour où nos convictions ne correspondent plus à ce que nous faisons mais que nous continuons à le faire, c’en est fini de notre liberté et de notre indépendance. C’est le vieil Engels qui disait que « la liberté, c’est la nécessité comprise ». Oui, Directeur Général du Soleil, j’ai été très engagé et loyal dans le cadre défini de la mission de service public d’information. De ce point de vue vue, j’étais bien un « commis de l’Etat ». Et d’ailleurs, je ne pense pas qu’être commis de l’Etat soit moins valorisant qu’être commis du privé (sourire) !    

Des années après la génération d’or du journalisme dans les années 70 – 80 avec la multiplication des journaux, on note aujourd’hui peu d’articles de grande envergure et d’enquêtes dérangeantes pour les secrets des puissants. Le droit à l’information ne semble pas être l’idéal le plus pourchassé. A quoi attribuez-vous la pauvreté des contenus, le règne du buzz et l’absence de grands moments journalistiques qui font école pour les aspirants à ce métier au Sénégal ?

J’ai toujours évité les comparaisons de ce genre. Je pense que pour des périodes différentes, il faut toujours considérer l’historicité. Les aînés ont fait ce qui s’imposait à eux, dans des contextes singuliers aux plans politique, économique, professionnel et technologique. Le journalisme du temps long, avec ses baroudeurs, ses enquêtes patientes et son idéal héroïque, était tout à fait homogène à l’époque. Mais le monde a changé et ce modèle de journalisme, sauf à accepter la marge, survit difficilement à l’heure de la concurrence sauvage, du changement des paradigmes en matière de collecte, de traitement et de diffusion de l’information, de l’émergence des réseaux sociaux et de ce que j’appelle le citoyen-média. On peut regretter, pour ceux qui sont nostalgiques de la période « héroïque », mais hélas l’histoire ne se répète pas. Je préfère lire sans œillères ce qui se passe, en considérer l’historicité propre et effective pour être à même d’animer une nouvelle hypothèse qui n’est pas dans la logique nostalgique de répétition mais dans l’élément de l’invention et de l’innovation.

Votre ouvrage Misères de la presse fait un état des lieux complet. Mais il semble manquer une introspection. Est-ce que le fait que le journal le plus puissant soit captif, n’annonçait pas les chapelles journalistiques très politisées que l’on voit actuellement ?

Les « chapelles journalistiques très politisées » existent depuis longtemps, bien avant Le Soleil. Ndiaga Loum et Diégane Sène ont fait des thèses très intéressantes sur l’histoire et la sociologie de notre presse qui informent sur les rapports entre celle-ci et les dynamiques politiques. C’est du fait de la charge très sensible qu’elle a que l’information politique donne l’impression d’une surreprésentation dans les médias. Pourtant, dans la surface rédactionnelle globale des quotidiens ou des grilles dans l’audiovisuel, l’information politique occupe une place plutôt marginale, comparée à l’espace cumulé de l’information sociale, sociétale, économique, sportive, culturelle, internationale. Par ailleurs, le journalisme a pris très tôt, chez nous, les figures de l’engagement politique avec des journaux lancés par des acteurs politiques. Jusqu’en 2012, il existait encore des journaux de ce genre créés par des notables de l’ancien régime. Je sais aussi que la plupart des figures emblématiques de la presse sénégalaise ont côtoyé les partis politiques même si elles n’y ont pas assumé des responsabilités éminentes. Enfin, les responsables éditoriaux considèrent en général que les politiques sont les plus grands consommateurs d’information. Logique alors, du point de vue de la quête de pénétration, que les vitrines des journaux, des médias en général, soient dominées par les actualités politiques. Cette survalorisation expose naturellement les éditorialistes, les commentateurs et les chroniqueurs politiques. Je dois préciser cependant que Le Soleil, en tant qu’organe d’information de service public, est le journal dont la vitrine est la plus diversifiée. Il peut titrer sur la campagne de vaccination des enfants sénégalais de 0 à 5 ans. Vous avez votre propre expérience du journalisme et vous savez que l’ouverture avec un sujet si utile socialement n’est pas médiatiquement vendable. Eh bien, en tant que quotidien du service public d’information, Le Soleil est obligé de faire des Unes dominées par ce genre de sujets. C’est comme la RTS où toutes les langues nationales sont présentes car en tant que média public, elle est tenue de respecter la diversité de la nation sénégalaise. Vous n’avez pas un seul média privé, chez nous, qui développe une diversité éditoriale aussi prononcée. Mon passage au Soleil a été marqué par un tentative d’accentuer la diversité éditoriale, surtout au plan politique, de renforcer les autres pôles d’information économique, sociale, sportive, culturelle et artistique, scientifique et technique, géopolitique. En somme, le défi était de combiner le socialement utile mais peu vendable et le médiatiquement vendable dans perspective d’équilibrer les comptes de l’entreprise. Aujourd’hui encore, ouvrez Le Soleil, vous retrouverez cette diversité et sur le plan politique vous pouvez prendre connaissance des activités de tous les partis. Maintenant, on ne peut vraiment pas reprocher au Soleil d’ouvrir sur des actualités du Chef de l’Etat ou d’autres entités de l’Etat. Je rappelle encore que la mission de ce quotidien du service public d’information est de diffuser de l’information sur les actualités du service public et des sujets d’intérêt public.

Quelle distinction faites-vous entre journalisme et communication, vous qui avez-vous connu les deux, mais toujours en quelque sorte sous le contrôle de l’exécutif. Quelle a été votre marge de manœuvre ?

J’ai été à Sud Communication qui est un groupe privé. C’est là que j’ai appris le journalisme avec des maîtres exceptionnels, aussi rigoureux que généreux. Mon petit livre « Misères de la presse » est d’ailleurs, en partie, une reconnaissance de dette. Ceci dit, et très simplement, je dirai que le journalisme, c’est d’abord un effort de collecte et de traitement de faits et d’événements en vue de l’information des citoyens. La communication, quant à elle, est une stratégie de séduction pour façonner des consciences en vue d’une adhésion à une cause ou d’une action toujours bénéfique pour celui qui communique, qu’il soit dans la sphère politique, économique, idéologique, culturelle ou tout simplement individuelle. Dans le journalisme comme dans la communication, il faut une éthique de la responsabilité que je définis ici comme l’impératif d’être en cohérence avec les principes qui gouvernent ce que nous faisons.

Vous avez aussi une société de communication politique et on observe une tendance, c’est la transhumance de journaliste de métier vers la communication des cabinets. Comment jugez-vous ce mélange ?

J’étais cofondateur et directeur associé d’une entreprise de communication globale, donc pas seulement de communication politique. Je me suis libéré depuis 2012. Je le disais tantôt, il faut dans tous les cas être à cheval sur l’éthique de la responsabilité. C’est l’essentiel. Dans ma propre expérience, le défi est d’être transparent et de faire le maximum pour répondre aux attentes des publics interlocuteurs. Maintenant, la liberté de « transhumer » est la chose la mieux partagée dans le domaine professionnel. Certains y vont par vocation, d’autres par désir de se faire de l’argent. Encore une fois, l’essentiel est d’être en paix avec sa conscience, de respecter l’esprit et la lettre de ce qu’on fait, de faire le maximum pour être efficace et performant.  

Parcours et passions

Dans quel contexte sénégalais avez-vous grandi ? Quels sont les évènements marquants de votre jeunesse ? Quelles ont été les valeurs familiales essentielles qui vous ont été transmises ? Quelle part occupent-elles dans votre parcours ?

J’ai passé toute mon enfance et mon adolescence au Fouta, notamment à Matam, une région naturelle du Sénégal très riche par son histoire et sa diversité ethnique et linguistique. Matam de mon enfance était une ville agréable, très urbanisée, chaleureuse et très commerciale. Frontalière de la Mauritanie, elle surplombe le fleuve Sénégal qui était alors ouvert à la navigation fluviale de Saint-Louis à Kayes, en passant par Podor et Matam. J’ai grandi là, entre le fleuve, et les rivières et marigots du village natal de mon père, Sinthiou Mogo.

Mon père voulait que je fasse plutôt des études coraniques pour devenir un grand marabout. Je porte d’ailleurs le nom d’un de ses amis qui fut un des plus grands érudits foutankais, en l’occurrence Thierno Hamidou Sy de Fanaye. Pour vous dire comment mon père tenait à mon « devenir érudit » en coran, je porte le même nom que mon frère aîné qui est hélas parti très tôt. A côté de l’école coranique, et très jeune, j’ai fait beaucoup de « métiers » : bijoutier, cordonnier, pêcheur, jardinier, lutteur et organisateur de petits combats de lutte, aide-commerçant aux côtés de ma mère, réparateur d’appareils divers, apprenti boucher auprès d’un homme originaire du Baol qui m’aimait beaucoup et qui s’appelle Saer Mbengue, potier, et quoi encore ! Je gagnais vraiment de l’argent au point qu’en 1994, période de bradage du bétail du fait la sécheresse, j’avais douze ans, j’ai acheté avec mon propre argent une vache qui m’a, par la suite, rapporté beaucoup jusqu’au milieu des années 80 du siècle dernier. Je conduisais moi-même la vache à laquelle ma tante, la sœur de mon père qui était ma confidente et ma « banquière », avait donné le nom de « hokkeré » qui signifie sécheresse en pulaar. Ce qu’il faut dire également, c’est qu’il arrivait des années, ma famille allait au village où mon père avait encore des attaches familiales, notamment ses frères et cousins. Nous allions alors aux champs. Donc je dois ajouter à mes « profils professionnels » d’enfance « éleveur » et « agriculteur ». Au village, je continuais mes humanités coraniques. Dans le même temps, mes deux frères aînés étaient à l’école française, l’un à Dakar au lycée Van qui accueillait les meilleurs élèves des régions après l’entrée en 6e et l’autre à St-Louis au Lycée Charles de Gaulle. Enfant très curieux de tout, j’ai « appris » beaucoup avec leurs livres et cahiers, en recopiant tout simplement, ayant des prédispositions avec ma petite expérience de l’école coranique. C’est un ami de mon père, alors Directeur d’école à l’école I de Matam, qui m’a finalement inscrit. J’ai eu un maître généreux en la personne de Samuel Dionne qui a estimé que je devais doubler de classe compte tenu du niveau que j’avais. J’ai donc été en avance par rapport à mes petits camarades. Malgré tout, après mon entrée en 6e, je suis allé au Collège de Matam avant d’aller au Lycée Charles de Gaulle de St-Louis sur les traces de mon frère aîné déjà enseignant et, ensuite, à l’Université de Dakar. Quelles valeurs familiales m’ont marqué ? J’ai eu des parents très généreux. Notre maison, comme la plupart des maisons au Fouta, n’était jamais fermée et était toujours remplie de monde. Je dis souvent à mes jeunes enfants que nous n’avions pas beaucoup de moyens mais que nous vivions plutôt bien, nos parents se payant même le luxe de largesses pour beaucoup de personnes. Mon père était un homme discret, distant et austère d’apparence, mais chaleureux, très pieux, adepte du partage et foncièrement honnête. Ma mère, quant à elle, avait beaucoup d’humour, très ouverte et compréhensive, démocrate et souvent en phase avec notre modernité. Je fais remarquer, pour terminer avec ce chapitre, que c’est à Matam, que j’ai su confusément qu’un étudiant du nom de Oumar Blondin Diop était mort, tragédie ayant occasionné des manifestations dans ma  ville, que j’ai rencontré la politique notamment dans son versant marxiste maoïste avec des livres d’un de me frères aînés et l’encadrement d’un de mes professeurs au Collège nommé Iba Guèye, disparu il y a un an et qui, en l’absence de mes frères aînés, fut le veilleur généreux sur mes jeunes années. J’ai traversé cette période à Matam en militant révolutionnaire, avec de nombreux jeunes de ma génération et d’autres plus âgés. J’en nommerai une seule qui, quelque part, fut ma jumelle. Elle s’appelle Bintou Wahabine Bâ, une grande militante d’un courage peu commun, généreuse et porteuse résolue de l’idéale d’égalité et de justice. Nous avons, ensemble et très jeunes, créé et dirigé beaucoup de choses, troupes théâtrales, associations de jeunes, et autres clubs de discussions à des fins d’enrôlement politique. Bintou Wahabine est hélas partie très jeune, alors mariée mais sans enfant, et sa disparition fut une grande perte. Je ressens encore une douleur silencieuse, sombre et essentielle, car ce genre de compagnonnage fait de générosité, de désintéressement, d’amitié pure, stellaire et d’idéal commun laisse des marques indélébiles.

Un autre trait de votre personnalité séduit beaucoup, c’est votre goût pour la poésie et pour la peinture. Vous en partagez avec parcimonie quelques extraits de temps à autres. Ces passions sont-elles une soupape de décompressions, des moments d’évasion ? Quand et comment ont débuté ces passions ?

J’écris depuis le collège. Pour les besoins de nos représentations théâtrales très militantes, j’écrivais des chansons, des poèmes et des pièces en français et en pulaar mais surtout en pulaar. Donc c’est une passion née de l’action politique. Mais j’étais aussi sous condition des options de mes frères. L’un a basculé vers la filière lettres, option langue portugaise, après un brillant parcours en série scientifique, l’autre a suivi la filière littéraire et a fait philosophie. J’avais pensé, très jeune, qu’ils allaient écrire des livres, comme Cheikh Hamidou Kane, qui fait partie de ceux qui m’ont éveillé en littérature. C’est peut-être parce qu’ils n’ont pas écrit que j’ai été poussé à l’écriture ! Oui, l’écriture est, toujours et par excellence, une expérience exceptionnelle de liberté. Non, ce n’est ni un besoin de décompression ni un moment d’évasion. Plutôt une sorte d’exhortation intérieure, une injonction qui devient un jeu libre avec le monde tel qu’il est et tel que nous en créons de possibles, ce qui nous met en face de cet océan sans égal qu’est l’infini. Nous pouvons dire ainsi que l’écriture est une exploration libre de l’infini pour en tirer des mondes. C’est la même chose lorsqu’on peint. J’ai appris les bases de la peinture chez mon cousin et ami le peintre Kalidou Kassé, avec une inclinaison nette vers l’abstrait qui exprime le mieux à ma manière de voir. Mais il ne faut pas se méprendre : dans l’abstrait, il y a bien le concret. Donc, je partage des morceaux ou des fragments d’infini. Au Sénégal, nous avons des milliers de jeunes qui écrivent. Je m’en rends compte à la lecture des commentaires des uns qui suivent mes publications et les messages privés que je reçois de jeunes qui ont des manuscrits. Je suis d’ailleurs en train de lire un beau texte qu’une jeune dame m’a envoyé. Le partage, c’est affronter le regard de l’autre, c’est accepter son objection, sa critique, voire sa violence. Moi, je suis d’abord philosophe et je dois, en toutes circonstances, accepter le regard critique de l’autre, même si je m’impose des limites lorsque je sens une incompatibilité du fait de charges négatives qui obstruent toutes les lignes de communication. C’est, peut-être, cette éthique du courage qui est à la base de toute démarche de partage, que mes jeunes amis des réseaux, compagnons et adversaires politiques, apprécient.

Vous avez écrit les mamelles de Thiendella, un beau titre qui souligne entre autres votre côté dandy. Cette vocation de poète, la forgez-vous au quotidien (vous annoncez un recueil à paraître du reste) ou est-elle juste intermittente ?

Si j’écris depuis 40 ans au moins, ce n’est plus de l’intermittence. J’ai l’habitude de dire à mes amis que mon métier, c’est penser, lire, écrire. J’ai publié Les Mamelles de Thiendella en 1994, versant très dandy, oui, parce que c’est un peu la joie de vivre visitée de temps en temps par l’angoisse, ce sont des rencontres très singulières, c’est le jazz, l’ivresse poétique, les marges, la solitude, en somme des personnages seuls, très seuls, très singuliers. J’étais moi-même jeune quand j’écrivais ce livre et je considérais la vie comme un long poème. Après j’ai écrit deux livres, Clair désir ici-bas en 2001 et Les nuits de Salam en 2003. J’ai fini un manuscrit en 2007 « Demain en face, Lettre à ma fille », préfacé par le philosophe sénégalais Djibril Samb, manuscrit que je suis en train de relire pour le publier. J’ai basculé en 2010 vers l’essai et j’ai publié « La communication en temps de campagne électorale, le style ATT ». J’ai entassé quelques manuscrits plutôt versant politique et philosophique de mon parcours intellectuel ; mais ce sont des hypothèses qu’il faut laisser mûrir car chaque détour doit être conceptuellement robuste et résistant à la critique. Il y a quelques mois, j’ai enfin publié « Les emblèmes du désir », un recueil de poésie et de « poésophie » (sourire) aux éditions Maguilène. En ce moment, je suis sur deux livres de poésie qui signent un basculement dans les contenus comme dans les styles. Vous voyez donc bien que je suis loin de l’intermittence ! (re-sourire).  

Vous avez suivi des études de philosophie à Dakar et ensuite à Paris. Quel souvenir gardez-vous de cette période ? Pourquoi la philosophie ?

J’ai quitté Saint-Louis en 1983 pour l’Université de Dakar où j’envisageais de faire des études de sociologie. Mais la promesse d’ouvrir le département de sociologue n’a pas été tenue. Alors j’ai fait philosophie en tronc commun. J’ai fait une maîtrise complète en philosophie avec une option en philosophie politique. J’ai soutenu un mémoire de maîtrise sur la « Crise du marxisme » en 1987, mémoire que j’ai commencé à rédiger lorsque j’étais en deuxième année avec l’appui de mon maître Mamoussé Diagne. A côté de la maîtrise en philo, j’ai fait un Certificat de spécialisation, qui équivaut au niveau licence, en Psychologie, option Psychopathologie africaine que mon Professeur et ami Mamadou Mbodj m’a fait aimer. A l’Université de Dakar, j’ai continué ma vie militante et de 1984 à 1987, j’ai fait partie des principaux dirigeants du mouvement étudiant comme je le fus, à Matam et Saint-Louis, dans le mouvement élève. Nos assemblées générales étaient de véritables scènes d’art oratoire à la manière des harangues révolutionnaires. Les différentes chapelles politiques jouaient aussi pour plus d’influence sur les élèves et étudiants. Mais nous étions résolument et très sincèrement engagés pour de meilleures conditions de vie et d’études de nos camarades. A Paris, j’étais à Jussieu Paris 7, notamment à l’UFR Sciences sociales où je faisais un DEA. Je suivais aussi les cours du philosophe Alain Badiou à l’Ecole normale des jeunes filles, un cours ardu sur l’Ontologie où les formules mathématiques côtoient un poème de Mallarmé, où Paul Ceylan est mis en face de Lacan. Ma rencontre avec Alain Badiou, que je suivais depuis 1981, dans un Café du boulevard Jourdan, un soir du mois de novembre 1987, m’a laissé un souvenir merveilleux. Pour le jeune étudiant, que j’étais, c’était une offrande, honneur de rencontrer un philosophe de la dimension de Badiou.

Quelle lecture faite vous de l’enseignement de la philosophie au Sénégal actuellement ? Permet-elle d’émanciper les esprits, les individus ? Quel bénéfice à enseigner cette matière dans un pays acquis à la religion comme horizon indépassable ?

Je ne suis pas dans l’enseignement, donc il m’est difficile d’avoir un avis informé. Du peu que j’en sais, les nouvelles ne sont pas trop bonnes. Depuis quelques années, il n’y a pas de lauréats en philo au concours général. Des amis enseignants me disent que le niveau est un peu juste. C’est dû à quoi ? Je ne sais vraiment pas. Mais il est impératif de faire aimer la philosophie à nos enfants. Il faut sans doute revoir la manière d’enseigner la philosophie, c’est important. Mon maître Mamoussé Diagne disait que l’enseignement de la Philosophie est une entreprise de séduction. Je pense que c’est l’enseignement en général qui est une entreprise de séduction. Je pense toujours à un projet de « Philo Dans la Cité », des enseignements ouverts, libres et gratuits pour permettre à tous ceux qui veulent donner et recevoir de se croiser. Notre société est certes très portée vers le religieux. Mais la religion n’est pas un obstacle au déploiement de la philosophie, parce que dans l’histoire, et aujourd’hui, encore de nombreux penseurs d’obédience islamique sont dans l’exercice philosophique. Pour ne pas aller trop loin de chez nous, on peut lire ce que le philosophe sénégalais Souleymane Bachir Diagne a écrit là-dessus ainsi que de nombreux travaux sous l’égide de l’Unesco, entre autres. D’ailleurs, dans notre propre histoire, les éminents guides religieux ont produit des œuvres essentielles. Je préfère ne pas citer car toute citation est incomplète. On peut parfaitement tirer profit d’une lecture de ces textes pour enrichir nos dispositifs conceptuels. J’ai toujours pensé que le dialogue entre les traditions intellectuelles qui nous sont propres, les pensées d’inspiration islamique et chrétienne et celle du canal occidental est un impératif pour enrichir nos trajectoires de pensée et offrir à notre société l’opportunité de briser le parallélisme des monologues entre ces différentes manières de penser le monde. C’est la voie, d’ailleurs, pour parer aux bouffées obscurantistes, lever certains malentendus entre intellectuels de traditions différentes et créer plus d’équilibre dans la circulation de la pensée. Je suis entièrement en phase avec la ligne de pensée de Souleymane Bachir Diagne sur la traduction comme opérateur d’un universalisme possible. J’ai suivi un peu le dialogue inédit entre Samba Diabaré Samb et Mamoussé Diagne organisé alors par notre regrettée Aminata Diaw Cissé, je lis beaucoup de textes de nos érudits de tradition islamique et, naturellement, ma formation m’oblige à fréquenter la philosophie de filiation occidentale. C’est une richesse car la pensée, par essence, refuse l’enfermement. Elle est une exigeante traversée des identités particulières même si ses énoncés surgissent dans des circonstances historiques, par des auteurs identifiés et dans des localités on dirait aujourd’hui « géolocalisables » (sourire). En somme, il nous faut repenser les conditions d’exercice de la philosophie et, forcément, les modes de sa transmission, c’est-à-dire de son enseignement.

Comment appréhendez-vous la foi et la raison sans nier ni amoindrir l’une ou l’autre ? Comment le philosophe en vous fait-il pour trouver un équilibre entre la pratique, et le recul et la distance nécessaires par appréhender le religieux ?

Quand j’étais jeune, je croyais que la philosophie était la négation de Dieu ! C’est le cas, d’ailleurs, dans l’imagerie populaire. On dit ainsi que les philosophes sont des fous, des « philodophes » (sourire). Au département de philo, d’ailleurs, certains étudiants jouaient aux pensifs marginaux (et non penseurs) pour sans doute chercher Dieu ou confirmer, dans l’angoisse de la solitude, sa mort, à la manière de Nietzsche (sourire) ! La philosophie n’est pas et n’a jamais été sous condition de la religion, c’est-à-dire que cette dernière n’en détermine ni l’existence ni le déploiement. La religion comme telle relève d’une foi qui est une détermination intérieure tandis que la philosophie est d’abord une opération d’essence conceptuelle, forcément distante et libre, rationnelle dans ses démonstrations. Même la philosophie en contexte islamique dont parle Souleymane Bachir Diagne et d’autres auteurs. Je vous renvoie à une excellente publication très accessible sous l’égide de l’UNESCO (2010) intitulée « La civilisation arabo-musulmane au miroir de l’universel : perspectives philosophiques ». La philosophie est un travail sur des concepts à partir de configurations de pensée comme la science, la mathématique en particulier, l’art, la politique et l’amour, ce que Alain Badiou appelle les « quatre procédures de vérité ». La philosophie fait coexister les vérités générées par ces quatre pratiques. C’est pourquoi Badiou les appelle des procédures génériques. On trouve la même disposition doctrinale chez Platon : toute son œuvre est le déploiement de ces quatre procédures. Il devient clair ainsi que la philosophie peut s’exercer indépendamment de la foi et le philosophe peut vivre pleinement sa foi tout en menant son activité. La philosophie est tout juste ce qui échappe aux configurations « naturelles » pour se déployer dans l’univers « laïc » des concepts. Toutefois, les textes religieux peuvent être des points d’appui pour démontrer des énoncés. Je donne l’exemple du texte Badiou « Saint Paul. La fondation de l’universalisme » où il soumet les épitres de l’apôtre à une « exploitation » très rigoureuse.

Comment le philosophe voit-il le paysage religieux sénégalais ?

En tant que philosophe, ça m’est indifférent, et je viens d’indiquer, indirectement, pourquoi. Un sociologue ou un anthropologue pourrait vous en dire de plus consistant. Ceci dit, en tant que citoyen, acteur politique et soucieux de penser sa société, je considère notre paysage religieux plutôt rassurant si vous visez la dimension politique, c’est-à-dire relativement aux nouvelles menaces terroristes. Notre modèle islalmique est confrérique avec une longue tradition soufie ouverte et tolérante. Tout comme la religion chrétienne, l’islam au Sénégal est profondément ancré dans le tissu social qui est caractérisé par le brassage. On trouve beaucoup de familles « métisses » dans notre pays. Ce n’est pas une dimension séparée de la vie. La preuve, c’est que les grandes dates de chaque confession sont célébrées par tous.

L’existence d’une philosophie africaine a été l’objet de vifs débats, avec des relents racistes. Pensez-vous qu’il existe une philosophie africaine authentique et inaltérée ? Que pensez-vous du livre La philosophie Bantoue, du père Temples, et des œuvres de Souleymane Bachir Diagne et Paulin Hountondji ?

Voilà une question qui nécessite de longs développements. Mais nous sommes dans le cadre d’un entretien et il faut aller vite. J’avais fait un exposé exhaustif sur le livre du Révérend père Tempels, La philosophie bantoue. C’était en 1986. Le Pr Alassane Ndao, dont le cours portait sur la « pensée africaine », m’avait surnommé « Le Muntu » (l’homme en langues du groupe kongo). On ne l’a pas assez dit, mais le père Temples s’inscrit dans une sorte de philosophie du langage qui postule que les langues véhiculent des conceptions du monde qu’il faut relever par une patiente investigation et interprétation. Cette approche touche un peu à la philosophie analytique. C’est l’exercice auquel se livre père Tempels avec comme « matière » le groupe bantou dont la langue véhicule une conception du monde qui veut que l’être soit une force, dynamique, liée et solidaire à d’autres forces. La philosophie ou la sagesse bantoue, c’est la connaissance de cette architecture de forces. Tempels « réhabilite » les noirs dont Hegel et autres ethnologues disaient qu’ils étaient en dehors de l’histoire et de la pensée. Ce n’est pas étonnant que La philosophie bantoue soit le premier livre publié par Présence Africaine qui venait de naître en 1949 dans un contexte particulier décrit ainsi par Césaire, encore dans sa lettre à son ami Senghor : « T’en souvient-il, Léopold, de ces fiévreuses années où dans le monde de l’après-guerre, à l’âge où l’on se forme et l’on peut rêver sa vie, nos cœurs et nos esprits cherchaient à démêler les fils d’une histoire universelle où la page africaine restait vide, et où l’on déniait à l’homme noir le droit à l’humanisation ». Personnellement, je ne crois pas à une philosophie qui serait déposée dans la culture ou la langue d’un groupe, philosophie collective qu’il s’agirait de libérer de ces « gangues » grâce à la saisie de leur logique interne pour la mettre à la lumière du jour. Je n’ai nullement besoin de parler grec pour affronter Platon ou Aristote traduits en pulaar, wolof, français ou anglais. Tempels peut sans doute aider à connaître les bantous, encore que son entreprise était vouée à l’évangélisation. De ce point de vue, je suis plus poche du Pr Hountoundji qui dit plutôt que la philosophie africaine, c’est juste l’ensemble des textes produits par les philosophes africains. Je crois d’ailleurs que ce débat des années 70 du siècle dernier est quasiment clos. Et cette clôture ouvre de nouvelles perspectives telle que, entre autres, l’entreprise de Souleymane Bachir Diagne. Je pense que sa thèse sur la « traduction » est absolument moderne et très heuristique. La circulation des savoirs entre les langues et cultures ou encore les passages d’une discipline à une autre ne sont pas de simples gestes de transmission. Ce sont des opérations intellectuelles qui décentrent et cassent le monopole sur le savoir, indiquant, de ce fait, que c’est par la traduction qu’émerge cette « civilisation du donner et du recevoir » ou encore « la civilisation de l’universel » dont parle Senghor. S. Bachir Diagne montre d’ailleurs que la traduction a traversé l’histoire des savoirs et lui-même la pratique actuellement en nous transmettant des « mises en scènes » très actuelles comme son travail sur l’islam, en particulier, pour ma part, son magnifique ouvrage sur Muhammad Iqbal.

Votre expérience politique a été marquée par un diplomatique remaniement qui vous a vu quitter vos fonctions de conseiller à la suite de l’enquête de la BBC sur le pétrole. Est-ce un désaveu ? Comment voyez vous la suite du compagnonnage avec le président pour qui vous semblez garder une affection particulière ?

Je n’ai jamais quitté mes fonctions de Conseiller. J’ai quitté la communication pour m’occuper désormais du conseil en arts et culture. J’avais d’ailleurs confié à des amis, après la victoire du Président Macky Sall à la dernière élection de février 2019, que j’allais formuler la demande de basculer vers la culture et les arts pour me permettre de reprendre mes activités intellectuelles, littéraires et artistiques. La polémique qui a suivi mon entretien sur TV5 a accéléré cette « migration choisie » (rire) ! Mais une page est ouverte depuis. Vous êtes vous-même un écrivain talentueux, vous savez mieux que moi que c’est en ouvrant de nouvelles pages qu’on avance dans l’écriture ou la lecture. La nouvelle page, je la remplis avec le Président Macky Sall. Oui, je garde une affection particulière pour lui parce que c’est un homme très engagé pour son pays et son peuple. Nous sommes en démocratie et il est normal que certains s’opposent à lui. Moi, je suis très engagé à ses côtés, j’ai effectué des dizaines de voyages avec lui à travers le monde, je l’ai vu dans des réunions restreintes ou élargies, je l’ai écouté régulièrement et entendu. Cette proximité me permet de savoir sa passion à la folie pour le Sénégal et sa souveraineté, pour le bien-être des populations. Je sais que c’est un homme très honnête, sincère dans ses discours et ses actes. Il est humble et respectueux. Il accepte que nous, ses conseillers, lui disions librement ce que nous pensons. C’est Spinoza qui dit que seuls les hommes libres sont reconnaissants les uns envers les autres. Moi, je suis un homme libre, je me suis engagé auprès du Président depuis 2008 sans contrepartie. Je ne cherche aucun privilège autre que ce que me procure mon statut de citoyen. C’est donc librement que je suis aux côtés du Président Macky Sall sous l’impulsion de qui nous sommes en train de faire des choses importantes pour notre pays.

Qu’est-ce qui vous séduit chez Macky Sall ? Quelles erreurs reconnaissez-vous dans sa gouvernance ? A-t-il vraiment mis les bonnes personnes aux postes qu’il faut ? A-t-il mis le pays dans les rails ?

Je crois avoir dit les bases objectives et affectives de ma relation avec le Président. Je partage avec lui la soif de connaissance. C’est un homme curieux de tout. Je partage avec lui passion pour les arts et la culture dont il est en train de renouveler la politique sur les bases d’une vision très moderne qui allie le versant anthropologique, les nouvelles technologies du numérique et la dimension professionnelle, c’est-à-dire la vie des créateurs et des communautés génératrices d’œuvres culturelles. En dehors de l’inauguration du Musée des civilisations noires qu’il appuie, de façon conséquente, au point d’être parmi les principales attractions mondiales, le Président va réaliser le Mémorial Gorée Almadies. Il a décidé de lancer la construction de l’Ecole nationale des Arts et de la culture, la Bibliothèque nationale, le Palais des arts dit Hall de Dakar sur le site de l’ancien palais de justice, les Maisons de la culture et de la citoyenneté dans tous les départements du pays pour donner l’opportunité aux jeunes des terroirs intérieurs de former dans les métiers de l’art et de la culture. Parmi ses grands projets, il y a aussi la Cité du cinéma, avec des plateaux de tournage, des studios de production et de post-production. Par ailleurs, tous les fonds d’appui au développement des arts de la culture vont doubler pour répondre davantage aux attentes des acteurs. Mettre la culture et les arts au cœur de son deuxième mandat inscrit déjà l’action du Président dans le grand livre de gloire de notre histoire. Ce grand dessein qu’il a pour la Nation sénégalaise qui me conforte que je sois engagé sans réserve auprès du Président Sall.

Beaucoup de témoignages parlent d’un jeune El Hadj Kassé bouillonnant, rebelle, iconoclaste. Est-ce vrai ? Vous vous êtes assagi ?

Qu’est-ce qu’être rebelle, si ce n’est se dresser contre les inégalités et les injustices ? Ce sont les formes de la rébellion qui changent, mais je demeure rebelle parce que mon engagement est intact, depuis mes années de collégien, contre les inégalités et les injustices. Vers la fin des années 70 du siècle dernier, j’avais une conception messianique de cette révolte. Pour moi, comme pour beaucoup de militants d’alors, la révolution allait déposer immédiatement les inégalités et les injustices. Au milieu des années 80, j’avais une autre approche informée par les expériences cumulées des révolutions du XXe siècle et le devenir plutôt désastreux des Etats qui en étaient issus quant au rapport avec l’hypothèse communiste de fin des oppressions. Depuis, je pense que les ruptures s’opèrent par séquence, de manière progressive, chaque génération devant combattre pour élargir les espaces de liberté authentique et faire progresser la bataille contre l’oppression, les inégalités et les injustices. Ce que nous sommes en train de faire dans notre pays, dans le contexte d’exercice du pouvoir, participe de cet impératif à la fois démocratique et populaire. De ce point de vue, oui, je demeure un rebelle obstiné, la forme de cette identité devant être rapportée au contexte d’exercice du pouvoir. Mais pour moi, le sens de la politique, celle dite d’émancipation en tout cas, c’est cette passion égalitaire et justicière. Autrement, la politique ne vaudrait absolument rien.

Quelles sont vos modèles intellectuels, vos grandes sources d’inspirations ?

Dans mon petit livre inédit intitulé Demain en face, lettre à ma fille et dont j’ai déjà parlé, je cite bien mes maîtres et mes sources d’inspiration. Je reconnais ma dette incommensurable à tous mes maîtres du département de philosophie, Mamoussé Diagne au premier chef. Ils ont été des transmetteurs lumineux et dans tout ce que j’écris et qui illustre ce que je pense, il y a des traces de ce qu’ils m’ont généreusement transmis. Je cite Alain Badiou, notamment sur les procédures de vérité mathématique, artistique, politique et amoureuse. Je cite Cheikh Hamidou Kane de L’Aventure ambiguë dont la dimension philosophique m’importe dans la quête des figures de l’universalisme. C’est l’un des romans qui m’a le plus marqué, ébloui et ému. Je cite un autre ténor de la plume, le fabuleux Ngugi Wa Thiong’o, sans réserve. Je me suis emparé, grâce à mon frère aîné, de Fernando Pessoa, immense poète portugais, dont la vie multiple à travers ses hétéronymes, est une source d’inspiration prodigieuse. Mon livre Les Mamelles de Thiendella est animé par un seul personnage, en réalité, qui se déploie sous divers noms. Je crois que c’est la base objective de ma proximité avec le maître portugais. J’ai relu Senghor sans le filtre politique et je considère son œuvre poétique comme parmi les plus représentatives et significatives du XXe siècle. Je suis d’ailleurs en train de relire un des textes que j’ai consacré à son œuvre en 1996, Senghor, le destin poétique d’une perte, non pas pour le réécrire mais juste pour mieux situer la source de notre malentendu. La puissance de la métaphore, avec une charge de tendre violence, m’inspire chez Césaire. Cheikh Souleymane Baal et les révolutionnaires de 1776 sont, pour moi, un point d’appui essentiel dans ma quête d’une pensée renouvelée de la démocratie.

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