Entretien avec Ndongo Samba Sylla

Entretien avec Ndongo Samba Sylla, réalisé en Décembre 2019

Vous avez écrit avec la journaliste Fanny Pigeaud L’arme invisible de la Françafrique, concernant le CFA dont vous retracez l’histoire. Vous voyez la monnaie comme le symbole même de la survivance des liens coloniaux et l’une des thèses de votre livre, c’est que « stabilité supposée » que garantirait l’actuelle monnaie, contre-argument que vous opposent les tenants de la continuation dans la même formule, n’a pas permis le développement des pays de la zone. Par quelle mécanique à votre avis, les difficultés économiques que rencontrent les Etats sont le fait du CFA ? Dans quelles proportions ?

Dans notre livre, Fanny et moi avons eu pour objectif de raconter une histoire du franc CFA que tout le monde peut comprendre. Vraiment tout le monde. C’est le défi que nous nous sommes assigné : déconstruire le franc CFA et en particulier l’idée que la monnaie est un sujet trop technique pour être accessible au commun des mortels. Politiser la question du franc CFA requiert donc de la démystifier et de faire preuve de pédagogie. Ce que nous croyons avoir fait, au regard des nombreux feedbacks positifs que nous avons reçus jusque-là et au regard du fait que notre livre, déjà traduit en italien, sera publié l’année prochaine en anglais et en mandarin.

Fanny et moi montrons que le franc CFA est un dispositif politico-monétaire mis en place en 1945 par une France ruinée en vue de faire participer ses colonies africaines à son effort de reconstruction économique. Au moment des indépendances, à l’exception de la Guinée, la France réussit à maintenir tous les territoires de l’ex AOF et de l’ex-AEF sous son giron au moyen des « accords de coopération ». Ces accords qui concernaient des domaines de souveraineté – monnaie, diplomatie, commerce extérieur, enseignement supérieur, aviation, matières premières, etc. – revenaient de la part de la France à priver de substance l’« indépendance » qu’elle avait concédée. Ainsi, par exemple, jusqu’à la fin des années 1960, ces pays ne pouvaient pas importer des voitures ou des réfrigérateurs hors de la zone franc sans l’aval du gouvernement français ! Et, bien entendu, les banques centrales étaient à cette époque basées à Paris avec un staff français. L’« africanisation » du personnel des banques centrales et le transfert de leur siège sur le continent a eu lieu à partir du milieu des années 1970. Mais jusqu’à l’heure actuelle elle a laissé le système CFA intact dans ses fondements, ses mécanismes, sa gestion et ses objectifs.

La zone franc, qui se résume pour l’essentiel aujourd’hui aux deux blocs qui utilisent le franc CFA, a été conçue comme une annexe économique de la France. Elle est censée favoriser l’approvisionnement bon marché de la France en matières premières, le libre transfert de surplus économiques vers la métropole (l’extérieur) sans risque de change et avec l’assurance que ces sorties financières ne seront pas interrompues par une pénurie de devises.

La première raison pour laquelle le franc CFA est un mécanisme de sous-développement est d’ordre politique. Comme la France contrôle la politique monétaire et de change des pays qui utilisent le franc CFA (qui fut en réalité un franc français déguisé et maintenant un euro déguisé), elle contrôle donc la politique et l’économie des pays africains. En effet, celui qui contrôle la monnaie détermine ce qui est produit, le volume de l’emploi ainsi que les conditions de financement de l’activité économique domestique. Quelle raison la France aurait-elle d’aider les pays africains à s’industrialiser et à se développer ? Si elle voulait le faire, elle ne leur aurait pas privé de souveraineté monétaire. D’ailleurs, a-t-on déjà vu un bloc de pays anciennement colonisés se développer sous la férule bienveillante de leur ex-métropole ?

La seconde raison est d’ordre économique. Dans la zone franc, comme l’ont si bien analysée Samir Amin et Joseph Tchundjang Pouemi, la monnaie est gérée au service de l’extraversion coloniale. C’est-à-dire : pas de financement pour les activités intérieures, le crédit est accordé pour les produits d’exportation désirés par la métropole et pour créer un débouché pour les produits métropolitains, le taux de change est maintenu à un niveau artificiellement élevé, pas de liens commerciaux solides entre les pays partageant le franc CFA, les surplus économiques locaux sont transférés vers l’extérieur, etc. De sorte que l’on peut dire que le franc CFA a été et demeure d’abord et avant tout un instrument de protection des intérêts français.

Dans ces conditions, il n’est pas surprenant que les pays de la zone franc aient pour la plupart stagné sur le long terme. La Côte d’Ivoire qui est le pays le plus important dans la zone franc avait en 2016 un PIB réel par habitant inférieur d’1/3 à son meilleur niveau obtenu en 1978 ! Le Sénégal en 2016 avait le même PIB réel par habitant qu’en 1960. Le constat est valable pour la majorité des pays de la zone franc qui ont également les performances les plus faibles au monde sur les indicateurs de santé et d’éducation.

A l’heure actuelle, si des pays de l’UMOA enregistrent des taux de croissance importants, cela est plus dû à une bonne conjoncture internationale qu’à leur dynamisme intrinsèque. Il faut d’ailleurs préciser que cette croissance, dans de nombreux cas, rattrape les décennies perdues antérieurement sur le volet économique. Elle est associée à une faible création d’emplois décents et à des transferts massifs de revenus sous la forme de profits rapatriés et de paiements d’intérêts sur la dette.

L’obtention d’un taux de croissance économique élevé n’est pas synonyme de développement. Le développement suppose une maîtrise des conditions de l’accumulation interne. Si vous ne maîtrisez pas votre système monétaire et financier, comment pouvez-vous espérer avoir une politique de développement cohérente ?

Dans votre ouvrage qui paraît être une charge contre la Françafrique, de chapitre en chapitre, il y a une forte pénétration historique ; de l’histoire de la monnaie à ses implications techniques, de ses modes de fonctionnements, à l’intervention récurrente de Paris pour la maintenir. D’où l’usage de votre titre l’arme invisible. N’est-elle pas finalement très visible cette arme, compte tenu des liens réels et peu confidentiels de cette relation ? Que gagne la France économiquement, au-delà de la question de l’influence, à garder ou imposer une monnaie ? Quel apport à l’économie française ?

La meilleure manière de répondre à cette question sans entrer dans des polémiques est de citer un rapport d’évaluation de la zone franc réalisé par le Conseil économique et social français en 1970. Ce rapport listait cinq avantages « indéniables » du maintien du franc CFA.

Tout d’abord, la France peut acheter dans sa propre monnaie et à crédit tous les biens et services vendus dans les pays de la zone franc. C’est un avantage qui a été historiquement important et qui a lui permis d’économiser ses réserves de change.

Le deuxième avantage est que les entreprises et les produits français bénéficient de débouchés importants et stables en zone franc. Mais c’est de moins en moins le cas depuis les années 2000 avec l’émergence de la Chine comme premier partenaire commercial de la plupart des pays francophones.

Le troisième avantage est que la France bénéficie d’un excédent commercial avec les pays de la zone franc, qui lui fournissent également des réserves de change importantes qui ont parfois été utilisées pour payer la dette française.

Quatrième avantage : les entreprises françaises sont assurées de pouvoir rapatrier leurs revenus et leurs capitaux librement et sans risque de change grâce à la politique de libre transfert et au fait que la France décide de la politique monétaire et de change en zone franc.

Enfin, grâce au franc CFA, la France a un système de contrôle politique qui sert ses intérêts économiques et qui a le mérite de ne rien lui coûter puisque sa prétendue « garantie » de convertibilité a rarement été effective. En dehors de ses fonctions économiques, le franc CFA est donc une épée de Damoclès suspendue au-dessus de la tête des chefs d’Etat africains, comme Laurent Gbagbo l’a appris à ses dépens en 2011.

Vous pointez dans votre livre, de manière très rapide, la question du déficit d’industries qui puissent porter les économies de la zone. Comment expliquez-vous ce constat d’une économie qui s’est peu transformée ? Quelle responsabilité revient aux gouvernants, aux économistes, aux élites en charge de la réflexion et de la mise en œuvre des plans ?

Les pays africains avaient fait certains progrès en matière d’industrialisation entre 1960-1980. Ces progrès ont été réduits à néant avec la mise en œuvre des plans d’ajustement structurel au début des années 1980. De sorte qu’à l’heure actuelle la plupart des pays africains demeurent des exportateurs de produits primaires. Ce qu’il y a de particulier dans le cas des pays qui utilisent le franc CFA est que l’industrialisation est un objectif tout simplement inatteignable.

Le maintien de la parité fixe avec la monnaie française (franc français puis euro) a pour contrepartie un faible financement des économies de la zone. Or, sans financement des PME-PMI, comment l’industrialisation serait-elle possible ? On ne connaît pas d’expérience d’industrialisation sans un engagement actif des banques centrales pour faciliter l’accès des « champions » nationaux et des PME-PMI à des taux d’intérêt abordables. A la différence des banques centrales « agents de développement », la BCEAO et la BEAC sont plutôt des « agents de l’extraversion économique » de nos pays. Elles n’ont aucun objectif de développement : elles se contentent de juste de faire en sorte de maintenir vaille que vaille la parité du franc CFA avec la monnaie française. A l’heure actuelle, ceci se traduit pour certains pays de la CEMAC par une croissance nulle de l’offre de crédits bancaires !

Par ailleurs, quand vous ne maîtrisez pas l’évolution du taux de change de votre monnaie, vous ne pouvez pas avoir une stratégie d’industrialisation cohérente à moyen terme. Les travaux de la BCEAO elle-même montrent que le franc CFA a été une monnaie forte qui a handicapé les exportations entre 1960 et 1994, année où le franc CFA a été dévalué de 50% vis-à-vis du franc français pour retrouver de la compétitivité. En 1999, l’euro remplace le franc français. Entre 2002 et 2008, en raison de son arrimage à l’euro, la valeur du franc CFA augmente graduellement de plus de 90% vis-à-vis du dollar, la monnaie dans laquelle nous recevons nos recettes d’exportation. Résultat : les exportations des pays africains sont handicapées. Beaucoup de filières agricoles avaient fait des pertes durant cette période car leurs recettes d’exportation en dollar perdaient de la valeur quand elles étaient converties en francs CFA.

Quand les Européens eux-mêmes, et le gouvernement français à leur tête, admettent que l’euro a tué les industries des pays les plus faibles, pourquoi s’attendre à ce que l’arrimage du CFA à l’euro ait des conséquences différentes pour nos pays ?

Donc, pas de financement d’un côté ; pas de possibilité d’exporter des produits compétitifs de l’autre en raison de la cherté du franc CFA. Ajoutez à cela les politiques de libéralisation commerciale (baisse des barrières tarifaires et non-tarifaires sur les importations), vous obtenez le résultat que nous voyons au Sénégal : tout est importé et cher et rien n’est produit sur place qui soit assez sophistiqué pour pouvoir être exporté à l’étranger.

Au-delà de ces constats, ma conviction est qu’une vraie politique d’industrialisation doit faire l’objet d’une concertation au niveau continental ou au moins au niveau régional. C’est une illusion de croire que le Sénégal, la Côte d’Ivoire, etc. peuvent chacun s’industrialiser séparément. Il est temps de relire Cheikh Anta Diop et Kwame Nkrumah.

Votre livre intervient dans un champ où la littérature est déjà abondante. Vos thèmes et vos développements enrichissent une base déjà présente, qu’il s’agisse de la critique de la Françafrique ou même de la monnaie. Que pensez-vous des travaux de Samir Amin du CODESRIA et de la nécessité pour l’Afrique d’inventer un moyen de développement endogène, qui s’émancipe du libéralisme ? En quoi, économiquement, pourrait-on aboutir à des recettes purement africaines dans un monde globalisé ?

Samir Amin est un GEANT. Si le prix Nobel d’Economie était ouvert aux économistes hétérodoxes/radicaux, il l’aurait obtenu. A mon avis, on ne peut pas parler de manière convaincante des raisons du sous-développement (concept différent de celui de « pauvreté ») de l’Afrique et des stratégies pour en sortir si on ne passe pas par la case « Samir Amin ». Non pas que ce qu’il a écrit serait parole d’évangile mais que seule une confrontation fructueuse avec sa pensée et celle d’autres illustres économistes du Sud Global comme lui peut nous permettre de sortir de l’ornière.

Malheureusement, les étudiants dans les facultés d’économie en Afrique sont abreuvés depuis près de quatre décennies du poison intellectuel de l’économie orthodoxe. Leurs enseignants et eux-mêmes ignorent souvent les travaux de penseurs comme Samir Amin. Aussi, ce n’est pas une surprise si nos universitaires se sont pour la plupart alliés aux Institutions Financières Internationales, soit objectivement par des contrats de recherche ou subjectivement – par la reprise non-critique de leurs approches. Ceci a généré une sorte de Groupthink qui justifie en permanence des politiques économiques qui se font au détriment de l’écrasante majorité de nos populations.

Au mois de novembre passé, à Tunis, le nom de Samir Amin est revenu à de nombreuses reprises lors d’une conférence internationale portant sur le thème de la souveraineté économique et monétaire de l’Afrique qui a rassemblé un aréopage d’économistes venus des quatre coins du monde. Faisant écho à Amin, les participants ont dans leur grande majorité convenu de la nécessité de la « déconnexion » de l’Afrique vis-à-vis du système capitaliste mondialisé. La déconnexion, un thème cher à Amin, ne signifie pas autarcie/repli sur soi mais une inversion des relations globales : c’est au système mondial de s’adapter aux besoins et priorités des pays en développement et non le contraire.

Samir Amin peut aussi être considéré comme le père intellectuel des mouvements contre le franc CFA. Il est l’un des tout premiers intellectuels africains à avoir posé le débat économique sur le franc CFA à travers ses publications académiques et ses activités militantes. A la fin des années 60 et au début des années 1970, il a notamment œuvré aux côtés du président nigérien Hamani Diori pour une sortie collective des pays de l’UMOA du franc CFA et pour une coopération monétaire poussée entre les pays de la CEDEAO. Son plan de sortie, qui n’a pas pris une ride pour ce qui est de sa pertinence, a été accepté par tous les pays de l’UMOA, à l’exception du Sénégal, de la Côte d’Ivoire et de la France bien entendu. C’est une histoire peu connue que je raconte dans un texte qui sera publié prochainement en Europe dans un livre collectif qui lui rend hommage.

Vous dressez des pistes de sorties du CFA par voie collégiale ou unitaire. Les infrastructures politiques actuelles des Etats – pour certains faillis – peuvent-elles supporter une aventure solitaire ? Dans quelle mesure l’état de la Guinée pourrait être une dissuasion ou un encouragement ?

Pour justifier le statu quo, les partisans de la servitude monétaire agitent souvent les cas de la Guinée de Sekou Touré et du Mali de Modibo Keita. La Guinée de Sekou Touré a été victime d’un sabotage politique et économique des services secrets français qui ont inondé le pays de faux billets de banque en guise de représailles à la suite de son retrait de la zone franc. Cette opération de sabotage a été conduite depuis Paris, Dakar, Rufisque et Abidjan. Les autorités sénégalaises et ivoiriennes ont donc été complices. S’agissant du Mali, un pays enclavé, ses voisins de l’UMOA ont mis en place des barrières protectionnistes pour sanctionner Modibo Keita d’avoir fait le choix de l’indépendance monétaire. Comment le Mali aurait-il pu réussir dans cet environnement d’isolement et de répression ?

La Guinée et le Mali ne montrent donc pas que les Africains sont incapables de bien gérer une monnaie nationale mais plutôt que le Sénégal et la Côte d’Ivoire se sont toujours alliés à la France et ont œuvré avec acharnement à tuer dans l’œuf toute velléité d’indépendance monétaire dans l’ancienne AOF.

Mais pourquoi donner les cas de la Guinée et du Mali ? Pourquoi ne pas citer les cas du Vietnam, du Maroc, de la Tunisie et de l’Algérie, d’anciens territoires de la zone franc, qui ont fait le choix de battre monnaie avec l’obtention de leur indépendance ? Pourquoi  ne pas citer le cas du Rwanda, qui représente selon beaucoup de panafricanistes l’image d’une Afrique qui s’assume ?

Dans le monde d’aujourd’hui, à part les pays qui utilisent le franc CFA, ceux de la zone euro et les pays membres de l’Union monétaire des Caraïbes Orientales, tous les autres pays du monde ont pratiquement leur monnaie nationale. La norme est donc un Etat, une monnaie. L’exception ce sont les monnaies uniques, lesquelles sont des créatures coloniales par excellence. Elles ont connu leur apogée dans la période coloniale. Pourquoi cet entêtement pour les monnaies uniques ? A-t-on déjà vu un pays formellement souverain sortir du sous-développement dans le cadre d’une monnaie unique ? La réponse est non. Pourquoi penser que les pays d’Afrique noire francophone seraient incapables de battre monnaie comme la plupart de leurs homologues du continent ? Si la Gambie et l’île Maurice en sont capables, pourquoi le Sénégal et la Côte d’Ivoire ne le pourraient pas ?

Il est triste de constater que la propagande coloniale française continue de faire des dégâts chez les intellectuels francophones de toutes tendances, qu’ils soient progressistes ou pas. Pourquoi ? Parce qu’on a réussi à leur inculquer l’idée que les Africains francophones sont incapables d’avoir une monnaie nationale bien gérée. Du coup, la plupart de ceux qui veulent se débarrasser du franc CFA excluent d’emblée toute idée de monnaie nationale. Donc, pour eux, il faut nécessairement une monnaie unique. Le problème est qu’une monnaie unique ne peut marcher sans le préalable du fédéralisme politique. Etant donné que les pays africains francophones ne se font pas confiance entre eux et que leur « solidarité » n’existe que quand elle est organisée par l’ancienne métropole, cela implique qu’ils vont toujours rester dans un entredeux colonial : ni monnaie nationale ni monnaie unique fédérale souveraine.

Dans notre livre, nous montrons que l’ECO est une grossière copie de l’Euro, une expérience monétaire peu concluante et à ne jamais imiter. Nous proposons, à la suite d’économistes africains de premier plan comme Samir Amin, Mamadou Diarra et Joseph Tchundjang Pouemi, un système de « monnaies nationales solidaires », c’est-à-dire un système qui permet d’obtenir les avantages attendus d’une monnaie unique tout en minimisant ses inconvénients notoires.

Concrètement, chaque pays de la zone franc devrait avoir sa propre monnaie nationale, gérée par sa banque centrale. La solidarité entre ces monnaies nationales pourrait être organisée à trois niveaux. Premièrement, elles seraient liées par une unité de compte commune qui servirait à régler les échanges entre eux. Deuxièmement, les réserves de change seraient en partie gérées de manière solidaire dans l’optique que les monnaies se soutiennent mutuellement. Enfin, des politiques communes pourraient être mises en œuvre pour obtenir l’autosuffisance alimentaire et énergétique, et donc limiter les importations dans ces deux secteurs. A la différence du projet ECO, ce système a l’avantage de permettre une solidarité entre pays africains et une flexibilité macroéconomique au niveau national.

Dans le cas particulier du Sénégal, les découvertes de pétrole et de gaz changent la donne. D’une part, les recettes attendues permettent à notre pays de se doter d’une monnaie nationale. D’autre part, il faut bien se rendre compte que le triptyque pétrole + libéralisation commerciale + franc CFA est un cocktail mortifère. Si le Sénégal ambitionne de se développer et de profiter utilement de son pétrole et de son gaz, il devra sortir du carcan du franc CFA et ne pas céder aux sirènes de la libéralisation commerciale tous azimuts.

Le débat sur le CFA est vieux et historique. Au-delà du symbole, il y a de nombreuses implications techniques. Comme vous, Kako Nubukpo, Martial Ze Belinga, Demba Moussa Dembélé, Bruno Tinel, dans l’ouvrage Sortir l’Afrique de la servitude monétaire : A qui profite le franc CFA ? ont pressé les états de la zone CFA de sortir d’une servitude volontaire. Au niveau des opinions publiques, cette sortie est plébiscitée. Seules les institutions en charge, constituées elles aussi d’économistes, semblent sourdes à vos critiques et propositions. Comment expliquez-vous cela ? Est-ce purement et simplement, un déficit de conscience, ou un confort de la part des dirigeants ?

Ce livre publié en 2016 a contribué de manière décisive à relancer le débat sur le franc CFA. J’ai eu le privilège d’y contribuer. C’est le fruit d’une belle collaboration entre des chercheurs africains et des chercheurs européens. Donc, un beau symbole de l’internationalisme des peuples – de la solidarité entre les peuples – que nous ne devons continuer d’encourager.

A mon avis, ceux qui défendent le franc CFA peuvent être motivés par (i) des intérêts personnels (dans le cas de ceux qui occupent des postes de pouvoir ou qui ont des relations avec des acteurs du système CFA) ou par (ii) l’adhésion à la vision économique orthodoxe de la monnaie (qui suppose que la monnaie a un impact économique neutre). Parfois, il peut s’agir (iii) d’une ignorance pure et simple. C’est le cas de ceux qui pensent que le franc CFA n’est pas un problème majeur et qu’il serait même un moindre mal étant donné la « mauvaise gouvernance » des dirigeants africains. Un piètre raisonnement car il n’y a pas de cas de « mauvaise gouvernance » plus avéré que le franc CFA. Parfois, nous avons affaire à de l’aliénation culturelle (iv). C’est par exemple le cas des intellectuels qui reprennent l’argument colonialiste à leur compte en soutenant que les pays africains ne sont pas capables de gérer une monnaie nationale.

Lionel Zinsou, candidat malheureux à l’élection présidentielle du Bénin et actuellement à la tête de la fondation Terra Nova – un laboratoire des idées progressistes – pointe pour sa part que le manque de compétitivité que l’on impute au CFA serait plutôt le fait des défectuosités des systèmes de formation. Il minimise ainsi la responsabilité du CFA. Que pensez-vous de sa vision ?

Lionel Zinsou est un loyal serviteur des intérêts français. Il est dans son rôle de « gardien du temple », celui de justifier le statu quo.  

A regarder la nature du débat sur le CFA, on a l’impression qu’il est captif de la seule question du « symbole », du lien avec l’ancienne puissance coloniale. En quoi est-ce une urgence est à votre avis, d’avoir une monnaie souveraine dans la configuration des économies africaines actuelles ?

Le symbole est important. Il est choquant et inacceptable que six décennies après les indépendances formelles une monnaie coloniale circule encore dans quatorze pays africains et aux Comores. A chaque fois que je sors du monde francophone et que j’ai l’occasion de parler du franc CFA, les gens – des économistes universitaires – sont généralement outrés. Ils me disent : où sont vos intellectuels, vos économistes, vos chefs d’entreprise ? Que font vos leaders politiques ? Qu’attendent-ils pour vous débarrasser de cette monnaie coloniale ? Ma réponse sobre est à chaque fois : nos leaders et économistes pensent que cette monnaie nous assure une « stabilité économique ». Pas besoin de vous dire à quel point le monde francophone est « spécial » sur le plan intellectuel…

Les militants panafricanistes ont donc raison de dénoncer l’illégitimité politique du franc CFA. Il faut les féliciter et les encourager. Ils ont eu le mérite d’avoir porté la question du franc CFA au niveau du débat public quotidien. Il est d’ailleurs révélateur que les « activistes » les plus engagés sont souvent mieux informés que les « experts de la monnaie » qui s’échinent à les démobiliser par des critiques généralement hors sujet.

L’abolition du franc CFA est une condition nécessaire mais non suffisante pour voir l’émergence de monnaies souveraines dans les anciennes colonies françaises. Avoir sa propre monnaie nationale et sa propre banque centrale est une condition de l’indépendance nationale. C’est la souveraineté monétaire sous son aspect formel. Mais elle ne suffit pas. Il faut compléter ce préalable par des politiques de mobilisation des ressources domestiques. Ce qui suppose un gouvernement qui contrôle le système bancaire et financier – et donc l’allocation du crédit domestique – et qui a une réelle souveraineté sur ses ressources économiques.

Une monnaie souveraine est une monnaie qui garantit l’indépendance financière du gouvernement. Les rares pays à disposer d’une monnaie souveraine sont les Etats-Unis, le Japon, la Chine, le Royaume-Uni, le Canada, la Suisse, l’Australie, etc. Leurs gouvernements ne s’endettent jamais en monnaie étrangère. Et comme ils ne peuvent jamais être insolvables dans leur propre monnaie, ils peuvent en principe financer, avec les termes qu’ils ont eux-mêmes déterminés, tous les projets utiles à la bonne santé de leurs économies. Il ne peut jamais manquer d’argent (c’est à dire des entrées électroniques sur les bilans de banque) pour la réalisation de projets d’intérêt public pour un pays qui a une monnaie souveraine. La contrainte principale qui se pose pour un pays ayant une monnaie souveraine est celle des ressources réelles : y a-t-il les terres, la main-d’œuvre, les ressources minérales, etc. ? En d’autres termes, la question du financement n’est jamais un problème pour un pays qui a une monnaie souveraine.

En Afrique, des monnaies souveraines nous dispenseraient de brader nos abondantes ressources physiques et humaines pour attirer des « financements extérieurs ». Au lieu de chercher des « financements extérieurs », nous devrions plutôt lutter pour conquérir cette souveraineté monétaire qui nous permettra de financer avec des fonds africains tous les projets désirables pour le continent et de créer des millions d’emplois décents.

Malheureusement, le débat sur le franc CFA n’est pas encore arrivé à ce niveau parce que les gardiens du temple ne savent pas ce qu’est une monnaie souveraine et ce qu’elle permet. Ils ont une compréhension erronée du rôle de la monnaie et de sa nature dans une économie moderne. Ils vont vous réciter les mythes suivants : la monnaie est née des inconvénients du troc ; la monnaie est une marchandise ; la monnaie a un impact neutre sur l’activité économique ; l’offre de fonds prêtables auxquels les agents économiques peuvent accéder est toujours limitée par définition ; les banques jouent le rôle d’intermédiaire entre les épargnants et les investisseurs ; l’épargne finance l’investissement ; les pays pauvres manquent de financements internes parce qu’ils sont pauvres et n’ont pas assez d’épargne ; etc.

Dès que vous leur parlez de souveraineté monétaire, ils vont tout de suite vous citer l’hyperinflation au Zimbabwe comme si cet exemple était représentatif.

Une chose cependant est claire pour le continent africain : sans des progrès en termes de souveraineté monétaire, l’indépendance politique et le développement économique demeureront illusoires.

Le CFA semble occulter tous les autres segments et sujets constitutifs du débat sur l’économie, quand on regarde les sujets de prédilection des économistes de la zone Franc. Un collectif dont vous êtes proche du leader, Guy Marius Sagna, « France Dégage », appelle à la rupture avec la France. Partagez-vous son avis ?

Guy Marius est un ami, frère et camarade de lutte. Il personnifie cette nouvelle génération d’Africains sans complexe aucun qui se bat pour que le continent dispose d’une souveraineté pleine et entière.

France Dégage ! est un slogan qui a une origine précise et un sens non-équivoque. Guy Marius et ses camarades l’ont employé au départ pour dire que la France doit sortir du système CFA. Moi-même j’avais parlé, bien avant eux, de Frexit. C’est donc une revendication spécifique liée au système CFA et non pas un appel à couper toutes les relations avec la France.  Par la suite, ce slogan a été mobilisé dans le combat contre l’implantation des grandes surfaces françaises au Sénégal et contre la présence militaire française en Afrique, au Sahel notamment.

Pour ma part, je pense que le continent africain ne peut se dire libre tant que le système CFA reste en place et que les bases militaires étrangères continuent d’y pulluler.

L’influence étrangère en Afrique n’est pas ou plus que le fait de la France. A travers les fondations, les ONG, une diplomatie d’influence accompagne beaucoup de mouvements civils et jeunes. Est-ce une « arme invisible » de conquête à votre avis ?

Pendant longtemps l’injonction a été faite aux tenants du capitalisme, de l’adapter aux logiques et aux spécificités des économies africaines. Avec l’arrivée de Orange et de Free au Sénégal, qui s’inscrivent dans les logiques propres de l’économie sénégalaise, comme par exemple dans son réseau informel de détaillants, jusqu’à l’investissement dans la langue pour mieux toucher les populations, comment jugez-vous ces mues du capitalisme en vue de conquérir les marchés locaux ? Est-ce à encourager ou à combattre, et comment ?

Qu’est-ce que la monnaie change concrètement pour un commerçant dans le secteur informel ?

Les économies modernes sont des « économies monétaires de production ». Cela veut dire que la production ne peut pas démarrer (et ne peut pas croître durablement) si l’entrepreneur n’a pas accès au crédit bancaire. Cela veut aussi dire que le producteur vend des biens et services pour obtenir de l’argent, de la monnaie. Les personnes qui évoluent dans les segments les plus vulnérables du secteur informel sont souvent celles qui n’ont pas accès à un crédit bancaire abordable. D’une certaine manière, l’ampleur du secteur informel dans nos pays est elle-même un indice que le système monétaire et financier ne fonctionne pas en faveur des populations.

Bien qu’on inclue souvent les gros commerçants actifs dans l’import-export dans le « secteur informel » cela ne me semble pas justifié.

Sinon, de manière générale, le franc CFA monnaie forte arrange les importateurs et pénalise les exportateurs, qu’ils soient de l’informel ou pas.

Vous êtes économiste et vos références sont souvent les mêmes que les économistes formés dans les écoles occidentales. Est-ce que vous partez, consciemment ou inconsciemment, avec la matrice d’une épistémologie économique qui lit le fait africain avec des lunettes autres ?

Comment expliquez-vous que les économistes africains semblent peu audibles dans la proposition de solutions concrètes pour accompagner l’économie du continent ?

L’un des problèmes de nos pays, c’est souvent l’incapacité de lever des fonds par des leviers endogènes, fiscalité faible : ce qui les rend captifs des flux extérieurs. IDE, APD, transferts de fonds ! Comment envisager une politique publique nourrie par une ingénierie nationale de la collecte ? quelles politiques fiscales pourraient être testées ?

La critique du libéralisme est très ancienne, la revue du Mauss entre autres – on peut citer Bourdieu et bien d’autres auteurs – s’attèle à déconstruire la figure de l’homo economicus. Dans le champ africain récemment, dans Afrotopia notamment, Felwine Sarr critique l’injonction à la croissance, et Kako Nubukpo dans L’urgence africaine reprend la même idée en affirmant que l’Afrique est le laboratoire du néolibéralisme. Comment expliquez-vous alors que les pays africains qui semblent s’en sortir actuellement (le Rwanda par exemple) s’inscrivent dans les standards du capitalisme et du libéralisme ?

Le Rwanda semble être pour beaucoup de nos compatriotes le symbole d’une Afrique audacieuse qui avance. Le Rwanda est encore un pays très pauvre, bien loin encore d’un pays classé parmi les pays les moins avancés (PMA) comme le Sénégal. Certes, des progrès économiques y ont été réalisés. Mais ceux-ci n’ont pas l’impact que les gens imaginent. En tout cas, le Rwanda, pays enclavé, a fait le choix d’être une terre d’hospitalité pour les multinationales qui veulent élargir leurs activités en Afrique ou profiter d’une main-d’œuvre bon marché. Que des automobiles puissent être montées au Rwanda, tant mieux ! Il est clair cependant que ces véhicules ne sont pas destinés au rwandais moyen. C’est  là que gît le problème. Quand le développement industriel ne se traduit pas par un élargissement des marchés intérieurs, donc des revenus des travailleurs, on reste encore dans une situation de sous-développement.

Je pense que le développement du continent est impossible dans le cadre du capitalisme qui, comme cela est de plus en plus apparent, est devenu une menace pour la survie de l’Humanité. La logique de l’accumulation pour l’accumulation conduit au gaspillage des ressources humaines et économiques, à la dévastation écologique, à des inégalités croissantes de revenus et de patrimoine, à la polarisation sociale et aux tensions entre les pays/les peuples/les nations.

En marge de la contrainte écologique, la croissance démographique importante attendue sur le continent au cours de ce siècle ainsi que les innovations technologiques, lesquelles tendent à réduire le besoin en main d’œuvre, doivent nous conduire à envisager un modèle de développement différent celui de l’Occident et des pays de l’Asie du Sud-Est. La croyance que la croissance économique peut créer des emplois décents pour tout le monde doit être sérieusement mise en question tout comme le principe sur laquelle elle se fonde : « tu ne travailles pas tu ne manges pas ».

Ma conviction est que toute politique de développement doit être guidée par le souci de faire tendre vers la gratuité tous les biens et services indispensables à une vie digne. Je ne dis pas que tout doit être gratuit. Je dis plutôt que la gratuité doit être l’horizon. Pour ceux qui ont un pouvoir d’achat, les biens et services indispensables doivent être accessibles. Pour ceux qui n’en ont pas ou pas suffisamment, parce qu’ils n’ont pas de travail ou sont handicapés ou sont âgés, etc. ils doivent être accessibles sur une base de gratuité.

Et, bien entendu, dans une société civilisée, le temps passé à travailler pour juste payer des factures doit être réduit dans la mesure du possible afin que le temps libéré puisse être consacré à des activités plus valorisantes individuellement et plus intégratrices socialement.

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