Axelle Kabou, l’excommuniée

C’est un drôle de voyage, pratiquement sans destination, peut-être sans but formel, mais qui ne manque pourtant pas d’intérêt. Aller à la recherche d’Axelle Kabou, intellectuelle franco-sénégalaise d’origine camerounaise d’une soixantaine d’années aujourd’hui, qui s’est réfugiée dans le silence depuis de longues années, c’est l’espérer furtivement, sur la pointe bretonne, au détour d’un indice numérique. La perdre. Finir par ravaler sa frustration, et se soumettre au mystère. Le coffre-fort, semble-t-il, est bien scellé, rien ne s’ébruite même en tambourinant de manière frénétique à la porte du secret. Il y a dans le silence de cette préretraitée forcée, les mêmes reflux amers que ceux de Yambo Ouologuem, autre sublime pestiféré des Lettres africaines, dont le mutisme enclos à Sévaré, est resté incorruptible jusqu’à sa mort en 2016, laissant le mythe entier ; le mystère encore plus enivrant.

Le mystère pas si mystérieux d’une retraite

Pour Axelle Kabou, on peut bien gloser, échafauder des plans, avancer des hypothèses, n’empêche, les indices sont maigres, et sauf à faire parler les témoins, les indiscrets, et intermédiaires – dont les propos sont parfois sinon toujours sujets à caution – il serait imprudent de la ventriloquer de loin. Plus sage sans doute, est-il, d’exploiter les documents ou pièces à convictions disponibles. A l’inventaire, il reste deux livres, une dizaine d’interviews, des recensions dans les travaux universitaires, des critiques ; mais surtout, de tout ceci, retenir : une réputation qui essaime encore, de colloques en conférences, où des années après son retrait du monde, la rancune contre elle reste tenace. Elle occupe le mauvais rôle : celui de traître. Comme traces d’une vie littéraire, même courte, on aura sans doute vu beaucoup plus fourni et plus bienveillant. Et la question assassine intervient dès lors très vite : pourquoi ? Pour y répondre sans gager d’être convainquant, ni promettre la « vérité », il faut brosser l’image d’un demi-siècle de débats intellectuels couleur afro, où une jeune femme de trente ans, avec insolence, et un talent sûr, probablement une certaine candeur, et sans doute bien des imperfections, a jeté un inconfort inhabituel dans les perceptions africaines de soi ; inconfort dont les traits prophétiques, aujourd’hui encore, défient ses contempteurs et le temps.

Un contexte et un livre, le début de la tourmente

Tout commence par un cri de naissance, 1991. Un livre inattendu par lequel arrive la déflagration. Le contexte africain n’est pas reluisant. Guerres, famines, horizons chaotiques, le tableau est sombre. Les promesses des indépendances s’ensablent dans la réalité d’un devenir ennuagé ; et au chevet du continent s’empressent bailleurs étouffants, institutions libérales carnassières, charognards en quête de pitance cadavérique, énamourés en quête d’exotisme, et vendeurs enivrés de cercueils. La seule vérité pourtant, c’est que les rédactions occidentales et leurs antennes puissantes, de Paris à Londres, peignent un continent à l’agonie, et il se dit même, dans les discrets télégrammes du cabinet de Bill Clinton, que rayer ce continent de la surface du globe, ne se ferait ressentir. Mais de ces grandes messes basses, plutôt communes en ce temps, racistes de surcroît, peine à émerger un propos rationnel pour expliquer, sans œillères ni lorgnettes, comment on en est arrivé là. L’image des réfugiés, baluchons sur l’épaule, des enfants malnutris, des crimes politiques, des maladies, des dictateurs découpés dans les rues, est obsédante et peint le continent en tragédie chronique. D’autant plus que ce récit médiatique apocalyptique a cohabité sans heurts majeurs avec le registre élogieux des tiers-mondistes, majoritairement blancs, qui au mépris de toute étude sérieuse, faisaient déjà entendre le refrain un poil paternaliste qui fait la paire avec le racisme négatif – avec la prévalence toutefois chez eux de la responsabilité occidentale dans le drame africain. Ce propos vire vite en catéchisme et la décolonisation sublime (Fanon, Bandoeng, Algérie…) à la mode aidant, cette idée devient paradigmatique. La faute à la colonisation s’impose très vite comme le paradigme. En somme, la bannière de ralliement, du nord au sud, qui, sur la base du sentimentalisme, plus que sur des bases factuelles, fédère des acteurs pluriels. Publier donc, dans cette période, Et si l’Afrique refusait le développement ? avec ce titre faussement naïf, prenant à rebours les thèses les plus établies, legs des farouches luttes anticoloniales, c’était se livrer à un jeu de massacre. Axelle Kabou en fit (et en fait) les frais.

Un essai à rebours des thèses dominantes

Elle a alors une trentaine d’années. Est totalement méconnue du sérail. Elle ne se démonte pas, et sa thèse est simple : les causes des problèmes africains sont à chercher dans un refus du développement, considéré comme une injonction exogène et que tout dans la structure des sociétés africaines méconnaît. Dans ses mots, cela donne : « L’Afrique doit être invitée à repenser ses choix idéologiques et sociaux, être amenée à comprendre clairement pourquoi le libéralisme économique généralisé ne peut aboutir qu’à une catastrophe. En d’autres termes, au lieu d’inciter les africains à s’entre-égorger par programmes d’austérité et de privation interposés, il faudrait d’abord chercher à savoir pourquoi l’audace, l’imagination, l’inventivité, restent des denrées rares chez eux, au bout de trente années d’indépendance. Il faut, en un mot, se rendre compte que l’Afrique a mis autour d’elle-même un puissant dispositif culturel permettant de déprimer à la base tout désir de créativité. » (Kabou, 1991 : 84). Voici pour le constat sans détour. La devise du livre, des pages avant, annonçait déjà comme promesse : « A ce titre, ce livre est bien celui d’une génération, objectivement privée d’avenir, qui a tout intérêt à travailler à l’effondrement des nationalismes étroits des indépendances, et à l’avènement d’une Afrique large, forte et digne. » (p.14) Ce constat fondateur mène à une analyse documentée, transversale, volontiers bagarreuse, à la langue chatoyante, et déjà à un amour de la formule qui fait mouche. Pour ne rien arranger, l’auteure fait appel, déjà en exergue du texte avec deux citations malicieuses, à Edem Kodjo et à Albert Memmi, incontournables auteurs de la décolonisation sous le mentorat desquels elle s’abrite, et souvent à propos.

Plus loin, le catalogue des références s’étoffe : du Cheikh Anta Diop à foison, qu’elle semble admirer, Julius Nyerere, Fanon… Elle chasse sur les terres de ses détracteurs potentiels et pioche dans l’héritage panafricain qui reste une source commune quand elle ne tombe pas en coupe réglée des sectarismes. En plus, elle a bachoté : des coupures de presses, une bibliographie impressionnante, une hargne dans les références, des citations, viennent prévenir les procès probables en légèreté. C’est un vrai essai, dans la tradition de la colère sublime, avec ses envolées emphatiques comme ses faiblesses répétitives, propres aux épanchements indignés. La manœuvre est habile de sa part et l’ensemble est entrainant. Mais quelques extraits mas dégrossis sont du pain bénit pour ses ennemis. En effet le langage aux codes racialistes ne passe pas, surtout au vu du passé, du passif, de l’estime de soi mise à rude épreuve par les parenthèses esclavage/colonisation et leurs séquelles ; tout cela venant d’une fille du continent. Un crime de lèse-mélanine ! Impardonnable ! Voilà une accumulation qui rend les réactions épidermiques, car la plume est partie trop loin dans la plaie, jusqu’à l’os, sinon au cœur. Elle charrie des blessures liées au refoulement de cette histoire encore trop fraîche ; ce crime de révélation du sacré que ne pardonnent que très peu les siens.

Bilan : assez de tares pour apparaître comme la figure même de la félonie. Quand on remonte cette période, la réception du livre se fait en deux temps : l’essai est salué, la scène médiatique s’embrase, la nouveauté intrigue, l’originalité est piquante. Qui est cette jeune femme formule-t-on in petto avec un mélange de curiosité saine et de voyeurisme. Le livre se diffuse et fige chacune des chapelles dans ses certitudes. C’est un objet brûlant que chacun se repasse. Mais très vite arrive la deuxième lame, pour contrer l’enthousiasme qui commence à épaissir. Le crash succède à l’envol. Le livre devient un phénomène malodorant : du souffre brut. Comme toujours, peu importe qu’il soit lu, ses thèses, ramenées à l’os, les découpes malhonnêtes de son propos, les interprétations malveillantes, font flores. Et les critiques abondent. Il est étonnant à les recenser de voir le nombre de textes qui se sont élevés dans les revues contre cet essai rapidement disqualifié pour ses charges qualifiées d’« excessives » ! Jean-François Revel, auteur du pamphlet Pourquoi des philosophes ? (1957) l’annonçait pour se défendre contre les attaques : la meilleure manière de tenter de disqualifier un livre, c’est de le qualifier de pamphlet. Car cela suppose l’excessif donc l’insignifiant. Mais il s’empressait d’ajouter que la vérité est toujours excessive parce qu’insupportable. Axelle Kabou, grande lectrice d’essais, a sans doute lu Revel mais elle ne déjoue pas pour autant le piège qui se referme sur elle.

Le processus de la quarantaine

Des deux côtés des relations post-coloniales, elle est prise en étau. Récupérée par les paternalistes négrophobes ; vilipendée par les maternalistes négrophiles ! Tous parisiens. Pas sûr qu’au fond du Cameroun, on eut ainsi la chance de se faire une idée… Mais peu importe. Son discours n’est ni souhaitable, ni défendable, il vient faire grincer le récit porteur de la décolonisation, et qu’à ce titre, le bâillon est l’instrument efficace. Vient ensuite le temps des attaques personnelles, sur un texte qu’elle n’aurait pas écrit, sur son ascendance familiale qui entérinerait son statut d’uncle Tom, sur ses complexes biologiques. On dégaine Frantz Fanon pour lui prêter un masque blanc et la maintenir en distanciation sociale et littéraire. On note alors le nombre impressionnant d’écrivains et d’intellectuels qui mènent le front pour la débusquer en termes peu amènes. Finalement, de débats sur l’essentiel, très peu. Celle qui est fonctionnaire internationale repart dans sa tanière. Elle ne s’épanche que très peu sur les attaques et consent à un silence, sans jamais renier, au fil des années son livre incriminé.

Dans la mécanique de sa mise à l’écart, il y a tout ou presque du rituel de l’excommunication : le blasphème originel, le rejet fanatique et fatalement le silence. C’est un mauvais filon que d’essayer dans son œuvre de responsabiliser les africains en termes crus et sans imputer la responsabilité à l’ailleurs. Ceux qui s’y risquent ont souvent des fusils à une munition. Même habile, un tir esseulé dans la cible et c’est plus ou moins la fin de partie. Jean-Paul Ngoupande et Moussa Konaté en sont d’autres exemples avec des fortunes plus ou moins similaires. Cette ligne de crête est à risque, et tomber du mauvais côté de la barrière, celui où le reniement de soi (thèse offensive d’un essai de Bourahima Ouattara paru en 2017 chez Présence africaine) condamne à la solitude. Même Ayi Kwei Armah, auteur du merveilleux et sombre The Beautyful Ones Are Not Yet Born (1968), lui qu’on ne suspecte d’être un renégat, a dû endurer que le pape Chinua Achebe attaque son livre comme prêt de flanc à l’ennemi. De René Dumont à Stephen Smith, de L’Afrique noire est mal partie (1962) à la Négrologie (2003), il s’est écoulé un douloureux temps, trois décennies, où tout ce qui s’apparente à une critique des dispositions endogènes africaines, vous faisait remonter à l’ascendance du conte Arthur de Gobineau et à ses tristes délires raciaux. Comment faire la part des choses ? Entre un racisme évident, condescendant, et la parole intellectuelle libre, critique, radicale, comme contribution à la controverse continentale et au-delà ? Peut-on sacrifier un esprit, un talent, pour la simple et bonne raison, d’un blasphème premier contre un ordre, qui plus est relatif ? Quid du débat, comme fondement académique, manière presqu’unique de tester la vérité, de la confronter, d’éprouver sa solidité et sa résistance ? Quid de l’exigence de scènes ouvertes représentatives de la diversité des opinions pour ne pas nourrir des marges déjà acquises aux marchands d’espoir qui conchient la culture ? Des questions sans doute vaines, idéalistes, mais essentielles. Aujourd’hui, Axelle Kabou ne parle plus. On s’empressera pour objecter que rien ne l’empêche de parler. Objection sans doute recevable, mais c’est oublier, la violence d’une séquence et le refuge que peut être la volonté de la tabula rasa. Malgré tout l’hygiénisme qui javélise les propos estimés inconvenants, les problèmes sont restés les mêmes et comme un pied-de-nez, il n’est pas sûr, qu’elle eut franchement tort.

Le bref retour avant la retraite définitive ?

20 ans après Et si l’Afrique refusait le développement ? Axelle Kabou est revenue sur la scène, avec un livre historique ambitieux, Comment on en est arrivé là, publié en 2010. Fresque impressionnante qui redresse l’histoire du continent. Moins polémique, tout en gardant son rythme, son érudition, sa densité, le livre est passé relativement inaperçu. Comme si le mal était fait et que la réputation sulfureuse avait glacé les intérêts, ce volume, essentielle contribution à la discussion, est marginalisé, frappé par la malédiction. Les structures hiérarchiques, qu’elles soient religieuses ou traditionnelles et leur aura dans le continent, ont figé, de concert ou à la suite du temps colonial, les scènes africaines dans des postures immobiles. Le monde intellectuel, au lieu d’y faire entendre une note dissonante, y a apporté une certaine caution, dont le développement tardif est préoccupant. Il fut un temps, pas si vieux, par revues interposées, Senghor et Mongo Béti pour ne citer qu’eux, pouvaient s’invectiver en termes très verts, sans pour autant que la disqualification ne vienne jeter l’opprobre sur l’un des protagonistes. Il semble que ce souffle d’échanges contradictoires et vifs, qui a été actif dans une certaine mesure chez les aînés, n’infuse pas assez dans les temples actuels, où le nettoyage numérique des réseaux sociaux – et pas qu’eux – n’aidant pas, le désaccord finit toujours dans l’hostilité. Peut-être est-ce, pour le travail de l’esprit et l’univers littéraire, dont l’échange épique est l’énergie principale, la plus mauvaise des nouvelles : une apathie doucereuse, signe le plus clinique de l’extinction prochaine. Un calme relatif où la qualité des textes ne fait plus les hommes, mais les qualités morales des hommes, font les textes.

Ceci ne fait bien sûr nullement d’Axelle Kabou une sainte. Le statut d’exclue ne garantit pas le martyr, et fort heureusement. Une victime n’est pas une immaculée. Le statut de victime n’ouvre qu’un droit : celui de la justice. Il n’est pas un privilège. Inutile par conséquent de demander sa canonisation – elle s’y opposerait du reste – mais seulement souhaiter qu’une culture de la controverse saine viennent qui rendre lui hommage pour éviter d’autres gâchis. L’histoire littéraire du monde regorge d’exemples d’auteurs crucifiés, d’étoiles filantes, d’œuvres monolivresques, d’injustices, mais cela fait partie du deal ; il faut consentir aux lois d’un monde marchand où la caducité peut frapper jusqu’au talent car rien n’est acquis, pour un lectorat qui change, et un commerce qui s’adapte à la cruelle loi de la mode. A ce titre, il n’est nullement besoin de se pâmer ou d’être béat, face à Axelle Kabou. Ni d’entretenir l’image de l’écrivain maudit, déchu, contre une caste dorée. Ce serait bêtement renverser l’accusation et barboter dans les passions tristes. On se souviendra de l’enquête fouillée [i]et inestimable de Jean-Pierre Orban, sur Yambo Ouologuem et de son manuscrit « le devoir de violence ». Où on apprend qu’il est souvent bien cavalier d’ériger rapidement des héros en martyrs victimes pures d’injustices, car les péripéties sont souvent bien plus complexes et on y est toujours, même pour peu, dans son malheur. Ses livres sont discutables. Il faut les discuter donc et non les brûler dans ces autodafés chics qui caractérisent notre époque. Voilà la seule requête. L’échange comme filtre, pour ne pas nourrir les marges et leur appétence à la conspiration. Cette logique académique de la contradiction est la perte originelle du continent, où l’absence de scène locale, de fait momifiée ou interdite, déporte les discussions ailleurs, pour rejoindre la terrible extraversion des ressources : humaines, économiques et idéologiques. Et Axelle Kabou le note si bien, dans sans doute le flair le plus inspiré de son livre.

Boniface Mongo-Mboussa qui fut l’un des derniers à recueillir son propos à la sortie de son dernier livre, dans un remarquable entretien[ii], fleuve mais riche, se souvient d’une femme obsédée par le travail et blessée. La défendre, c’est prendre le risque de porter une part de son opprobre sur soi. Et c’est lourd. Elle qui ne se considère pas comme pas comme « écrivain », y donne les clefs de son travail d’essayiste scrupuleuse et bosseuse. Le propos est vaste, vertigineux et tire à grands traits le portrait de ce mystère, sur lequel chaque partie, à coups de ragots, émet des hypothèses sans jamais percer à jour les vérités. Victime zéro de la nouvelle ère des excommuniées, Axelle Kabou peut s’honorer d’avoir semé une graine. Celle dont ni l’excommunication, ni les brimades, ne peuvent empêcher la lente et inexorable floraison.  Dans l’histoire, les censeurs ont toujours perdu en bout de course. Des victoires – et encore – immédiates, pour des défaites au long cours.


[i] https://journals.openedition.org/coma/1189

[ii] http://africultures.com/comment-lafrique-en-est-arrivee-la-9916/

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