Mongo Béti, le pauvre Christ d’Akometam

Dans Le pauvre Christ de Bomba (1956), le révérend Père supérieur ((RPS) Drumont, religieux affable, la main sur le cœur, entreprend d’évangéliser quelques villages africains. Flanqué de l’enfant de chœur Dénis, son boy qui tient le récit, et de l’impétueux Zacharie, son cuisinier, la trinité fait sa tournée pour professer la parole du Christ et étendre le royaume du Dieu chrétien dans les bandes de terre incroyantes de l’intérieur. Derrière, ils laissent Bomba, fief acquis à la cause nonobstant quelles poches à l’animisme têtu, une chapelle, la Sixa, qui regroupe et veille sur les jeunes filles du village. On y fait vœu de chasteté et de piété. C’est fort de Bomba, que le périple commence, pour accroître la communauté des fidèles.

Sur les routes de cette évangélisation à marche forcée, les fortunes du Père Drumont et de ses serviteurs, sont tantôt touchées par la grâce, tantôt heurtées par la réalité brute, parfois brutale. Dans le récit satirique qui taille une belle place à Dénis, le cœur pur de l’enfance qui conte les aventures tel un tintin inversé, Mongo Beti présente le Père Drumont sous des traits lumineux : il est plutôt sincère, probe, et sa foi, réelle, portée par une candeur naturelle, et par la croyance obstinée dans sa mission. Mongo Béti remonte ainsi à toute l’architecture coloniale, les liens de l’église avec l’administration de tutelle, et malgré les gages de bons sentiments que répand le Père Drumont, victime de la cause qu’il professe, la désillusion est au bout du chemin. L’ecclésiaste jette l’éponge, rend la soutane dans un acte presque sacrificiel avec des allures de sagesse ; et derrière, c’est la chute de l’empire religieux qui émet ses premiers fracas, notamment dans la Sixa, où la nature et la chair pécheresse, ruinent le serment.

Sans jamais appuyer le trait, avec la finesse tranchante d’un texte suggestif mais aussi puissamment dénonciateur, on se retrouve dans le même univers qu’à Umuofia, village et cœur de roman de Chinua Achebe, dans Things fall apart (1958). Un même contexte les unis, celui de la rencontre coloniale, elle et ses brutalités, symboliques et physiques, les prétentions exogènes face au mur des ancrages endogènes, et fatalement, l’hybridation très peu providentielle qui s’en suit qui s’achève en abatardissement mâtiné de rancœur. Le jeune romancier laisse ainsi libre cours à son mauvais esprit drolatique, son ironie décapante, son art virtuose du récit, pour porter le message critique contre la colonisation, ses alibis civilisateurs et surtout ses greffes forcées sur des populations qui n’ont rien demandé à personne. Un écrivain est né.

Le révérend Père supérieur Biyidi ?

Enfant, le petit Alexandre Biyidi avait déjà les graines d’insubordination qui feront sa légende. Exclu du séminaire d’Akono pour rébellion, le natif d’Akometam, repart à Mbalmayo. La confession s’ennuie et la voie de Dieu n’est pas tellement son chemin. L’exclusion est un compromis acceptable pour le jeune turbulent. S’est-il, bien des années plus tard, vengé, en se glissant sous les traits de Zacharie, de Dénis, ou des populations des routes insoumises et souvent insensibles à la parole de Dieu ? L’histoire ne le dit pas mais sa description de cette tournée et la voix de Dénis laissent transparaitre la malice du pied de nez à l’histoire. N’empêche, avec Le pauvre Christ de Bomba, le jeune auteur, devenu Mongo Béti du nom de son peuple, « fils des Béti », signe son premier succès, qui inaugurera, d’essais en romans ou interviews, ses réquisitoires contre la colonisation, dont du reste il sera un produit.

Dans les années 90, sa carrière atteint les sommets : romancier, essayiste, pamphlétaire, après un long exil, loin de la mère patrie, Mongo Béti entreprend, à son tour, une tournée chez lui. Et le voici désormais libraire, éditeur, et entrepreneur agricole dans son village, solidement accompagné par son soutien indéfectible, sa femme Odile Tobner. Seulement, au tableau des ombres, Mongo Béti grisé sans doute par la candeur de la redécouverte de chez lui, par l’énergie de la reconnexion imminente, a presque les mêmes accents que le révérend Père Drumont. A Akometam, où il fourmille d’idées pour transformer un village resté apathique, la parole et l’acte ne font pas de miracle. Et dans ce Cameroun qu’il redécouvre, les violences sont partout, l’inertie accablante, les Hommes, surtout les mâles, perpétuateurs de cette léthargie, en prennent pour leur grade. Il écrit un essai, La France contre l’Afrique, retour au Cameroun (1993). Nul besoin de dire le désenchantement qui s’en suit. Le cahier retour d’un voyage au village natal porte ses deux charges : l’ambition euphorisante mais aussi le poison désagréable du sentiment de régression à rebours des discours porteurs de l’époque. Akometam n’est pas Rambouillet, commune de chasse royale des Yvelines où il fut longtemps maître, et Yaoundé et Douala ne sont pas Rouen, où il enseigna les lettres jusqu’à sa retraite.

L’entreprenariat est du reste une vraie constante chez les immigrés dont les départs annoncent toujours le vœu de retourner à la maison. Par le commerce, l’envoi de finances, l’initiative culturelle, les immigrés souhaitent rentrer. Pour enfin rembourser cette dette indéchiffrable du départ. Chez les hommes de lettres et les intellectuels, les livres deviennent la matérialisation de cet élan, où les thèmes, l’engagement, viennent soigner le Blues et le sentiment d’abandon du quotidien national. L’exil et la mélancolie, et c’est classique, sont la matière première des récits, surtout aux portes des indépendances. Seulement chez beaucoup, les livres ne suffisent pas, les professions de foi non plus, pas plus que les prophéties. Il faut faire, passer du discours aux actes. Donner corps à la politique, et des suites aux idées. Prêcher donc. Bâtir. C’est ce à quoi consent, à sa retraite, Mongo Béti en investissant à Akometam. Seulement comme le révérend Père Drumont, l’envie, le souhait, la détermination, la sincérité, ne sont pas des gages de transformation. Comme l’ecclésiaste, l’écrivain se heurte à un corps social que le roman, malgré sa grande imagination, méconnaît et sous-estime. C’est avec tous ses projets envers les siens ainsi semés, sans garantie de voir éclore la toison des récoltes, que l’auteur s’éteint en 2001, faute de soins en temps opportuns, chez lui. Du pauvre Christ de Bomba à celui d’Akometam, il s’est écoulé un demi-siècle, longue parenthèse des belles intentions, légitimes ou non, qui se soldent par un échec. Mongo Béti aura pour lui le mérite, inattaquable, d’avoir ensemencé cette terre, et ce ne serait nullement surévaluer son impact que de lui prêter la paternité d’une certaine activité intellectuelle au Cameroun et dans le continent.

Le pamphlétaire et des prestigieux ennemis

Du Christ, il eut presque les mêmes ennemis. Alexandre Biyidi naît à Akometam, il poursuit ses études au Cameroun. Décroche son bac et s’établit en France, tour à tour en Provence, puis dans la capitale. Diplômé, ensuite agrégé, il enseigne dans des lycées. Il écrit dans la revue Présence africaine sa première nouvelle, Sans amour ni haine. S’en suit sous le nom de plume Eza Boto, Ville cruelle (1954), où déjà la ville en proie aux transformations dues à la colonisation montre un odieux visage, puissants contre faibles, arbitraires, injustice. Il n’a que la vingtaine mais tout est déjà là ou presque : un style, une langue, une éthique, une appétence pour la castagne et une érudition. Il monte au front et ne rechigne pas à donner des coups.

Il a la même trajectoire curieusement que Senghor, c’est curieux. Césaire comme Alioune Diop son mentor de Présence Africaine, ont été profs dans des lycées français. Ça en ferait presque un club, n’eût été l’insolence de Mongo Béti qui ne manque pas une occasion de se payer Senghor, qui devient en ennemi préféré. Il lui une voue une détestation cordiale, à ce premier de classe, lunettes sur le nez, avec ses inflexions académiques et son amour un poil prononcé par le colonisateur. De textes en interviews, Mongo Béti s’établit en tête de la cabale qui deviendra une mode suivie jusqu’à Wolé Soyinka, de se faire le poète. Mais Senghor ne sera pas le seul, Mongo Beti est un puncheur, il en a l’attirail, l’art de la formule, la croyance dans sa vérité et surtout, il a les munitions littéraires pour se prêter à ce bellicisme chatoyant et viscéral. Il attaque aussi Camara Laye quand paraît L’enfant noir (1953), dans un texte à la charge pointue : Afrique noire, littérature rose, paru dans la revue présence africaine. Il lui reproche de chanter Kouroussa quand la colonisation brûle l’Afrique. Un débat s’engagera du reste, avec des prises de positions, Senghor commettra Comme les lamantins vont boire à la source, en postface de Ethiopiques (1956), pour rappeler les grands traits de sa conception littéraire. Pas sûr que le sénégalais s’en tire ainsi car les griefs de Mongo Béti sont bien là, insensibles, et dans la parole de l’accusation, une littérature contemplative, dépolitisée, est un acte sinon de trahison de lâcheté et il en veut à ses passeurs et à ces passifs.

Au rayon des détestation et parfois du mépris, Mongo Beti ne se prive pas non plus de se moquer des jeunes pousses, de la relève. Il s’attaque dans une interview à « l’inculte » Kourouma et s’élève souvent en procureur contre son compatriote et pair, symbole même du fourvoiement pour lui, Ferdinand Oyono. D’où lui vient une telle fibre ? Probablement d’une légitimité et surtout celle d’avoir été un des premiers à affronter la Françafrique du temps de sa superbe et d’avoir subi la censure et manqué les honneurs réservés aux plus consensuels, comme le futur académicien et honorable ennemi, Senghor.

Le pourfendeur de la Françafrique

Aujourd’hui, Mongo Beti est l’auteur auquel se réfèrent volontiers les activistes du panafricanisme et à raison. Il fournit une matière inestimable mais souvent irréductible à des seuls slogans, tant il a été généreux dans la critique, à la fois contre les élites de l’intérieur que celles de l’extérieur. Dès Le pauvre Christ de Bomba, mais surtout dans Main basse sur le Cameroun (1972) qui signe son retour après presque 15 ans de silence, il a débusqué toute l’inanité de la colonisation et la survivance de ses liens aux détriments du continent. Pour le brûlot Main basse sur le Cameroun qui charge l’élite au pouvoir, marionnette d’une entité plus grande, la France, le livre est saisi et censuré. Si François Maspero, son éditeur courageux, s’entête, c’est quand même tous les quartiers diplomatiques et Jacques Foccart en tête qui manœuvrent pour le bâillonner. Avec des alibis tortueux, il se débat en justice et obtiendra gain de cause. Avec le temps, la censure aura l’effet inverse et consacrera la vérité de cette dénonciation et le livre sera réédité avec un grand impact. Tenir tête à la Françafrique, au moment où elle installait, maintenait, chassait, à loisir, qui elle voulait à la tête des états africains, recourant au besoin au crime, tout cela fait de Mongo Beti un modèle, un héros, un Christ sauveur.

D’autant plus que le contexte Camerounais est assez étrange. Voilà un pays, avec une tradition guerrière, des intellectuels réputés, avec une guerre de libération qui a consacré de grandes figures nationales (Ruben Um Nyobe, Roland-Félix Moumié…) mais un pays étrangement soumis, et bon élève de la Françafrique avec des présidents à la longévité incroyable et à la passivité pathologique. Comment rationnellement expliquer qu’un pays qui a donné au continent une bonne part de ses héros les plus prisés et les plus chantés, soit celui dans lequel, cette parole a si peu de portée ? Le mystère reste entier, on pourra se rassurer en faisant appel au mythe du prophète honni chez lui. Mongo Béti porte cette flamme.

Il peut sembler à beaucoup, au vu de cette obstination de l’écrivain camerounais, à dénoncer la crapulerie de la France, que l’étiquette d’engagé, voire d’enragé, fut la plus saillante chez l’homme. On ferait erreur. L’acte d’accusation n’était jamais gratuit. Mongo Beti avait pour lui, une vraie palette d’écrivain, sans doute l’une des plus complète du champ francophone qui allie, la virtuosité du style, l’insolence de la pensée et l’humanisme des valeurs. Un écrivain qui marque et qui laisse des traces sur ses lecteurs. Ses essais comme ses romans, toujours porteurs de cette fibre politique, a donné la matière à d’innombrables exégètes très autorisés (Ambroise Kom, André Djiffack, Boniface Mongo-Mboussa…) pour lire la question de l’engagement de l’écrivain, et toutes ces dimensions.  On ne compte pas le nombres d’articles, d’hommages, de travaux universitaires, sur cette question de l’engagement qui est devenue le cœur d’une querelle jamais résolue sur le continent : que doit écrire l’écrivain africain ? Les termes de cette controverse prennent avec l’œuvre assumée, criée partout, de Mongo Beti, une vraie tonalité rebelle. L’engagement est une éthique mais doit-elle être une tyrannie ? Toute œuvre, même faite de silence, n’est-elle pas engagement ? Quelle est la part de la liberté si les créneaux sont déjà annoncés et le carcan inextricable ? Les questions, légitimes, peuvent fuser. On se risquerait à peine de trancher, en s’abritant dans la sagesse lumineuse de Toni Morisson : la littérature est le lieu même de la liberté.

Un auteur qui déjoue les tentatives de récupération

Comme Cheikh Anta Diop, l’héritage ne Mongo Beti ne manque pas de se faire propriété privée de certaines émules zélatrices, qu’on instrumentalise au besoin, pour sa seule vertu panafricaine. Ce qui serait une hérésie, pour ceux qui l’ont lu, consciencieusement. Mongo Beti est souvent juste, ce qui est qualité rare, il s’est parfois trompé dans ces procès personnalisés, mais son œuvre est égale et la colonne qui lui tient de pilier, c’est le refus des assignations et la quête poétique, politique, littéraire, de la vérité et de la dire : la définition même du courage dans les termes de Jaurès. En faire donc un ennemi de la France, où il vécut, relativement heureux, c’est faire un récit romancé de sa vie, car dans ses romans, la mesure de la critique était égale en destination de tout le monde.  Il a prévenu contre les mythes enchanteurs de la décolonisation, et jamais on a intercepté une candeur incantatoire. Chez lui, plus que tous les autres, on perçoit à la fois une éthique et une équité des cibles. Et le rayon de son œuvre colossale couvre tous les champs et dans les trois tomes de Le Rebelle qui compile ses écrits de combats, se articles, ses interviews, on est frappé par son acuité et sa familiarité avec les sujets contemporains, où son regard humaniste domine.

Sur le plateau de Bernard Pivot, à Apostrophes, l’homme sanglé de son costume trois pièces, livre dans un ton mélancolique mais bien acéré, le sens de son œuvre et décrie la colonisation, mais jamais on interceptera un reniement aigre de la France. Pays dont il a gardé les manières, une part de la culture, dont il connaissait la littéraire mieux que celle de son continent. Son deuxième pays en somme. Rayer cette part de son histoire, c’est manquer une part importante, du portrait et du legs.

Vers la fin de sa vie, dans les rues du Cameroun et d’Akometam qu’il voulait changer, on note une déception, elle sera présente voire omniprésente dans le tiers de sa vie. S’il n’a pas été tendre dans ses romans, un certain vernis poétique amortissait le choc du réel. Mais dans les trois tomes de Le rebelle (2006), on note cette acrimonie, cette ambition à l’horizon un peu plombé. Sa critique du Cameroun, de ses hommes, de ses pesanteurs ; sa critique du continent plus globalement, dans sa part de responsabilité dans son destin, s’y feront au plus grand jour. C’est un texte recueil inédit o la variété des registres aboutit à un ensemble unique, comme un testament littéraire, sur ses goûts, ses lectures, ses origines, ses combats. Même si, dans sa grande œuvre romanesque, il l’a esquissé, c’est dans Perpétue et l’habitude du malheur (1974), l’un de ses plus grands romans, qu’il revient sur le destin funeste d’une femme, Perpétue en l’occurrence, qui subit comme l’acharnement du sort, la tragédie des siens. Un féminisme de première heure, un refus de l’obscurantisme. L’ouvrage est écrit quelques années après Main basse sur le Cameroun, et montre si besoin en était, la grande flexibilité d’une écriture qui pourchasse l’injustice, où elle se terre.

Le vocatus du Messager

L’extraversion de la littérature africaine est un serpent de mer. On s’y écharpe souvent. Logée à la même enseigne, la parole intellectuelle ne peut échapper à ce procès originel de la prééminence du chez-soi. Ecrire de loin déforme dans un sens ou un autre, parce que sans doute la littéraire, transforme par essence. Mais la blessure possible, parfois narcissique, c’est méconnaître à terme, rêver et fantasmer son propre pays, l’imaginer en illusion, le comparer, s’en faire une image presque virginale ; et à partir d’un tel portrait tiré dans le silence et l’espoir au loin, mais tellement éloigné du réel dans son inaliénabilité, se faire comme le révérend Père Drumont, un entrepreneur du Bien, un messager, et une providence. Et on peut s’appeler Mongo Béti et pourtant, malgré tout, vivre cette tragédie à la métaphore presque christique. Parler et faire au nom du Bien ne sont jamais une garantie de succès. Mais il est heureux que la littérature n’échoue jamais, elle qui n’est pas une religion, ni un dogme, mais un transport d’émotions. Dans les deux cas, c’est aimer son prochain.

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