Léopold Sédar Senghor, le pair nécessaire

Inclure Léopold Sédar Senghor dans une série baptisée « Les damnés de leur terre » peut sembler relever de l’hérésie, tant l’homme a été le récipiendaire de tous les honneurs possibles et imaginables, surtout les plus officiels. Senghor fut en effet pourvu, et bien, en apparat, toges, breloques et médailles, et ce du tout-venant : universités, républiques, monarchies, cabinets, antres religieux. Partout il fut reçu avec diligence, et son personnage, sans aspérités trop prononcées, cheminant avec le prodige qui lui est propre, lui ouvrit en grand la porte des cénacles les plus prestigieux. Il suffit de faire quelques détours dans les notices biographiques disponibles – même les plus paresseuses – pour y voir, consignés sur des pages et des pages, bien mis en valeur, les trophées du bonhomme. Dans son pays, l’homme s’est fondu au fronton des bâtiments publiques, dans la mémoire collective, et même, lettrés et illettrés confondus, dans l’imaginaire collectif. Il préfère « pourrir dans la terre comme le grain de millet », vœu formulé dans son poème liminaire adressé à Léon Gontran Damas dans Hosties Noires (1948) pour devenir « la trompette et la bouche du peuple ». On peut constater sans le flatter que la graine a fleuri et qu’il est exaucé. Il eut sa griotte et cantatrice attitrée, Yandé Codou Sène, et aujourd’hui encore les louanges défient le temps.

Une mémoire chahutée

Tout ça bien sûr ne milite pas pour son inclusion dans la liste des Damnés de leur terre pas plus qu’à parier, Fanon ne l’aurait inscrit dans la sienne des Damnés de la terre (1961). Cependant, même chez ses admirateurs les plus fervents, on s’impose désormais la discrétion : on ne le célèbre plus véritablement qu’in petto, sans gros tapages. Même si l’empreinte du père de la nation est là, imposante et irréfutable, tantôt fardeau, tantôt couronne, si partout son effigie trône, si Senghor reste dans les esprits, il y a loin encore pour qu’il soit dans les cœurs, en bonne place, avec de la bienveillance mémorielle et sur le temps long. Les cœurs sont divisés à son propos. Et pas n’importe lesquels. Il importe d’aller farfouiller dans ce malaise aux allures de crime originel, disons continental, pour essayer d’y voir clair sur cette tragédie familiale, celle d’un fils perdu par son amour illégitime.

Dans le pays Sérère qui le vit naître, pays du reste pépinière à héros nationaux, le fils de Joal reste un enfant prodige. Et dans les cœurs de ce Sine royal, ce premier fils dont la gloire illumine encore la filiation, est bien chanté en psaumes et autres élégies. Mais au-delà du carcan proche, des émules acquises, dans les cercles de savoir, c’est-à-dire dans l’épique querelle intellectuelle, Senghor est dans les cœurs certes, mais à une place ingrate : celle du père déserteur, renégat de la fierté nationale. Un patriarche inassumé, dont on est presque honteux, avec ses honneurs étrangers, sinon français, qui ne signent en définitive que l’opprobre. Ses titres n’ornent que la flamboyance de son tombeau, sur lequel l’on ne manque pas d’aller cracher ou « danser » généreusement. Car dans ce Dakar prescripteur de la tendance intellectuelle, et dans cette Afrique en quête d’une renaissance chahutée par diverses péripéties, Senghor a perdu. 20 ans après sa mort, c’est une défaite sans l’ombre d’un doute, si on en juge par les forces en présences et les idées en vogue. Dans les manifestations nationales et continentales, il est vain d’attendre des slogans à sa gloire, la seule façon pour lui d’y figurer, c’est en effigie crucifiée et brûlée en place publique pour intelligence avec l’ennemi. Ses adversaires les plus illustres sont devenus les idoles de la jeunesse, les modèles des aspirants, et les alliés des activistes qui ont le vent en poupe.

Pourquoi donc aller au-delà de ce constat historique, d’où aucune rémission ou réhabilitation ne semble possible pour l’ancien président sénégalais ? Pourquoi enjamber ce verdict sanglant qui s’est imposé à mesure du temps ? Sans doute parce qu’il y a dans la damnation une part fatale, mais bien plus encore une part d’injustice, sans jouer ni les avocats, ni le contempteur assagi. Survoler les rangs de ceux qui ont eu des différends, parfois des inimitiés, souvent de la rancœur contre Senghor, c’est côtoyer une incroyable galaxie d’esprits lumineux devenus symboles du continent.

Un homme politique dur

Sur le champ politique d’abord, Senghor ne fut ni un saint ni un tendre. Il faut le dire d’emblée. Parachuté dans cet univers par la force des choses et son parcours qui l’y a mené naturellement, il fut un leader coriace sous des dehors avenants et charmants voire charmeurs. Avec une componction toute bourgeoise et des manières monacales, il joua un registre maîtrisé, celui de l’homme politique sans écarts extravagants. Cette tonalité lui est naturelle, lui qui est d’un lignage noble du côté de son père, Basile Diogoye comme de sa mère, Gnilane. L’un fut commerçant prospère ; l’autre de la filiation des Guelwar. C’est donc un garçon bien né, précocement mélancolique, qui n’éprouva pas les rudesses et les incartades du destins qui corsent les caractères. Hormis l’épisode de la seconde guerre, où il fut prisonnier des Allemands, et celui plus tard de l’acharnement de la faucheuse contre sa descendance, ses premiers engagements ont ainsi été marqués par une certaine douceur. Il n’a eu besoin ni de chasser pour survivre ni de combattre pour s’imposer. Un tel pedigree est une part importante de son identité.

Si l’indépendance fut acquise au Sénégal, enfant gâté de colonie, dans la dévolution et non au combat, cet état de fait institua une transition en douceur, presqu’une continuité. Incarnation de cette étape, Senghor devait fatalement susciter des querelles de positionnements, point de cristallisation des reproches de ses pairs. Car le modèle Senghor tout promis à son destin, était tout de même à rebours de la rupture sèche prônée par les mouvements panafricains et la dynamique des indépendances. S’il en partageait le fond et les optiques, dans l’impulsion de la négritude qu’il contribua à conceptualiser, il ne fut à l’inverse ni combattant, ni rebelle, encore moins activiste ; et à bien des égards, il parut se satisfaire de ce costume taillé sur mesure sans soubresauts majeurs. Était-ce au nom d’un sens du compromis déjà consommé qui cadrait bien avec son tempérament en quête de consensus, et donc tout compte fait une philosophie du pouvoir bien étudiée ? Ou alors était-ce un lien viscéral avec le colonisateur de nature presqu’affective par les liens de la langue, de la littérature et de sa foi chrétienne réelle et profonde ? Était-ce la bonne mesure pour gouverner ces pays nouvellement indépendants où il y avait tout à défaire et tout à refaire ? Sans doute un peu des trois.

L’amour coupable et la tâche indélébile

Et il ne sert à rien d’occulter l’aspect, très important, de sa francophilie bien réelle et de son amour – coupable ? – pour la France qui le lui a bien rendu. S’il s’en défend « ah je ne suis pas la France, je le sais » c’est pour dire plus loin, dans le même poème qui chante les tirailleurs, s’agissant toujours de la France « que ce peuple de feu […] a distribué la faim de l’esprit comme de la liberté à tous les peuples de la terre conviés solennellement au festin catholique ». On peut en trouver d’autres, facilement, des extraits sans équivoque, sur cet attachement et cette fascination. Un amour proche de la déférence, et contre les intérêts de son pays, arguent avec raison ses jurés. Cet amour pour le bourreau a fédéré l’essentiel des reproches à son endroit, et les noms d’oiseaux rivalisent de sarcasme pour l’accabler. Du nègre de maison au suppôt, il y a le choix. On est à un point de l’histoire où aimer la France pour un sénégalais, fût-il Senghor, est une tare irrémissible. Aimer le Sénégal pour un français, un acte d’ouverture. Une drôle d’asymétrie…dans une quête d’égalité.

Si on réussit à passer l’objet de la querelle centrale sur Senghor que l’on vient d’évoquer, on peut noter sur le plan politique d’autres griefs qui l’empoignent. Depuis les désaccords avec Lamine Gueye – autre fils chanté du pays – au lendemain de la seconde guerre sur des choix politiques jusqu’à la scission avec la fédération du Mali en 1960, en passant par sa répression des débordements de 1968, Senghor a montré un certain art martial de la gestion politique. On ne compte plus ses concurrents, anciens amis devenus opposants, et victimes de ses « punitions » aux inclinations très carcérales. On pourrait tourner la question à loisir, chercher des arguments à décharge, et si en face on n’eut pas que des saints, Senghor avait quand même une conception de la démocratie très peu inclusive. Son empressement à couper court à la parole contraire n’honorait ni ses engagements intellectuels, ni son legs politique. Mamadou Dia, Blondin Diop, Pathé Diagne, Cheikh Anta Diop…. Ils sont nombreux à avoir subi son arbitraire, sans toujours mériter ce funeste sort. Dans le contexte très porteur pour les idées d’émancipation des années 50 /60, bâillonner la dissidence ne pouvait déboucher que sur un effet désagréable et rétroactif, lequel, avec le temps, était promis à consacrer les victimes d’hier avec le privilège habituel des victimes : celui d’être encensées outre-mesure en passant ainsi vite sur leurs propres manquements et forfaits. Le symbole de cette célébration par défaut, c’est Mamadou Dia, devenu depuis son martyre, l’anti-Senghor qui suscite les regrets et compile les bénéfices de la comparaison.

La théorie et la pratique du pouvoir : une dissonance

Si Senghor a eu du flair dans ses écrits politiques, sur sa vision du socialisme, en pressentant par exemple rapidement la dissonance entre le marxisme théorique et les réalités africaines, il n’en tira pas de bénéfice dans l’immédiat. Il a partagé ce constat avec Amady Ali Dieng, intellectuel sénégalais, qui s’était montré sceptique sur les Damnés de la terre de Fanon dont il produisit une remarquable critique. Mais ces nuances et intuitions visionnaires dans ses idées politiques, généreusement expliquées dans le tome 2 de Liberté, Nation et voie africaine du socialisme (1971), semblent parties en pures pertes. Car politiquement, l’époque vouait un culte au marxisme, et si lui – d’ailleurs primo-communiste dans ses premiers engagements et aspirant socialiste plus tard – n’a pas été particulièrement tenté par les promesses du marxisme, à l’examen d’aujourd’hui, il n’eut pas tort. L’héritage du marxisme est constamment battu en brèche et rétrospectivement, son pressentiment fut le bon. De telles pièces à conviction ne pesèrent pas bien lourd dans la balance de son procès. On jeta le bébé avec l’eau du bain. Du politique, on ne lut ainsi que très peu le théoricien, mais on accabla généreusement le praticien du pouvoir, avec ses dents de glace dans le velours de l’apparence.

Des questions légitimes se posent dès lors. Comment un tel élan théorique a-t-il pu se laisser aller à une gestion politique aussi virile, avec des inflexions dictatoriales par moment ? Cela reste un mystère. Toujours est-il, avec un tel passif, tous les acquis de Senghor sont foulés aux pieds par l’acte d’accusation, dans le procès historique qui s’est ouvert avant sa mort et qui est aujourd’hui encore entretenu. Les mots sont durs à son endroit ; le verdict plus encore. A même en oublier que les vertus prêtées au rôle prééminent des confréries dans la gouvernance politique au Sénégal, fut un legs de l’administration coloniale que Senghor a veillé en entretenir. Ce que le Sénégal se gargarise d’avoir comme modèle de régulation sociale est un compromis colonial, une entente cordiale entre colonisateurs et chefs locaux que Senghor a formalisée par la suite, et intégrée comme une tradition perçue comme endogène. Ces bases de la stabilité politique du Sénégal portent une part de son mérite et ses soutiens, peu bruyants mais bien nombreux, ne manquent pas souvent de saluer ces actes forts : son départ en transition douce en 1980 quand le continent voyait des satrapes s’accrocher au pouvoir et la survivance de sa vision culturelle qui a perdu de son ascendant depuis son départ.

Littérature, de la controverse légitime aux attaques personnelles

Même fortune dans le champ littéraire ou presque, le poète fédère contre lui la crème du continent : Stanislas Adotevi, Wolé Soyinka, Mongo Béti, et bien d’autres illustres noms, se sont payés Senghor, en termes souvent redoutables, sans toujours avoir tort. Les critiques d’Adotevi dans Négritude et Négrologues (1972) et de Soyinka dans la même veine, étaient de l’ordre de la controverse des idées, notamment les désaccords sur la Négritude. A ce titre, elles ajoutaient de la matière au débat, malgré la rudesse des charges.  Mais chez beaucoup d’autres de ses détracteurs, les attaques ont vite migré du terrain des idées à celui de la personne en elle-même. Même chez ses supposés amis, il n’a pas toujours été en odeur de sainteté comme le symbole une malédiction chronique qui empoissonne son héritage. Il ne fut par exemple pas un régulier de Présence Africaine, temple de l’époque, où il ne publia aucun livre, tout au plus quelques textes dans la revue. On n’y garde pas le souvenir d’un combattant, d’un ami de la maison, de la cause, porté par exemple par la fièvre du moment.

Même Césaire, l’ami indéfectible qui ne l’a jamais renié, a admis en termes sibyllin que Senghor n’avait pas que des répulsions pour la France, pour faire dans l’euphémisme. Les deux hommes resteront jumeaux de la négritude, siamois, avec l’ardeur flamboyante pour l’antillais et le charme diplomatique du sérère. Et même quand Sartre préface son Anthologie de la poésie nègre et malgache (1948), dans l’abrasif Orphée Noir, il semble y avoir là encore une dissonance, entre le philosophe ami des opprimés et Senghor lui-même, le dernier des opprimés. Les deux textes semblent varier d’épaisseur politique, ils ne portent pas la même charge, et produisent un drôle d’écho disharmonieux, comme si Sartre ou Senghor s’étaient trompé, l’un ou l’autre, dans leur choix. Un concerto aux tons en décalage.

Le pair et le repère

Tout cela produit une chose : on se paie Senghor. C’est même devenu une mode. Parmi les premiers à recevoir les honneurs, premier admis dans les enceintes prestigieuses, quand bien même la docilité en même temps que le mérite l’y ont propulsé, Senghor ne pouvait devenir qu’un punching-ball. Un baromètre à partir duquel se mesure la jauge du positionnement intellectuel. Une sorte de boussole qui indique une direction que l’on s’empresse de ne pas suivre, à l’exception d’un dernier quarteron d’irréductibles dont la voix ne porte guère hors des cercles de poésies dépolitisées.

La presse et les travaux universitaires se sont fait l’écho de cette querelle, et dans les éléments récurrents, dont on ne fera pas l’inventaire ici – d’autres plus qualifiés l’ont fait fort bien – on retiendra les phrases devenues elles-mêmes les chefs d’accusation : « l’émotion est nègre, la raison Hellène ». « « La colonisation est un mal nécessaire ». Des livres se sont écrit, en défense ou en accusation de ces éléments, et si des siècles ne parviennent pas à en faire une exégèse admise pour tous, c’est qu’il y a trop à comprendre ou pas assez. Et ce n’est par manque d’avoir ratiociné au mot près pour traduire ces extraits. Les protagonistes du débats figés dans leurs camps prennent peu en considération les avis inverses. Il faut des coupables et des héros. Et à ce jeu, Senghor n’avait pas les arguments pour peser devant ces « preuves » on ne peut plus accablantes.

L’homme et l’œuvre broyés ?

Dans tout cela, y a-t-il finalement de la place pour la littérature ? D’entendre sa voix, inaliénée, dans un souffle de création non captif des déformations politiques ? Pas tellement sûr. Dissocier l’homme de l’artiste ? C’est encore la prétention de la frontière, oublier que l’homme entier était à la fois poésie et politique, de Joal et de Verson, ombre et lumière, et qu’à tout prendre, il faut le prendre en entier et renoncer aux idoles parfaites… Senghor était d’un temps où la littérature ne se faisait pas seulement, comme un caprice esthétique ou une purge de quelques obsessions ; pas seulement un divertissement. Elle se pensait avec une certaine démangeaison épidermique. Elle investissait la langue, le mot, le rythme, elle portait une métaphysique. Habitée par un démon, elle était un art chevillé au corps, possessif et entêtant. Elle était investie d’une mission. Si celle de Césaire fut évidente pour beaucoup, le contretemps Senghorien ne manquait pas de cette fibre. Du séminaire de Ngazobil sur la petite côte sénégalaise à l’académie française du Quai Conty, en passant par Louis-le-Grand, l’agrégation, et une carrière de professeur de Lettres à Tours, sans oublier les grandes étapes à Dakar et à Verson en Normandie, c’est une sacrée trajectoire.

Elle reste la colonne vertébrale d’une œuvre poétique, majeure, que même ses détracteurs les plus chevronnés lui reconnaissent. Dans le Tome 1 dans Liberté, Négritude et humanisme, discours, conférences (1964) on retrouve toute la grammaire de la poésie de cette œuvre panafricaine qui a toujours été son obsession. Dans le jeu des phrases à monter en épingle, sa poésie offre nombre de repaires sublimes tant elle est une des plus belles esthétiquement, philosophiquement, avec ses portées humanistes et sa délicate fragilité. Tant elle porte l’énergie de sa langue, de son pays, de son Joal, dans cet universel déjà horizontal chez lui qui est devenu la référence des épistémologies du sud. Un Michel Torga avant l’heure « l’universel, c’est le local sans les murs ». Un festin désormais admis dont il est exclu au motif de la tâche originelle de traîtrise qui semble tout défaire, comme l’acide attaque la matière. Sans doute est-ce la plus grande injustice contre son œuvre. Vue et filtrée à travers lui, broyée même, toute sa dimension panafricaine, militante, qui n’a cessé jusqu’au Festival des arts nègres (1966), et partant, sa politique culturelle, d’être son legs majeur. En fauchant tout ou presque, on passe sous silence que le Sénégal lui est redevable d’une part de son rayonnement. « Notre noblesse nouvelle est non de dominer le peuple mais d’être son rythme et son cœur » écrivait-il dans Hosties noires. Il le fit le long de toute son œuvre, toute – et c’est notable – orientée vers l’Afrique et les mondes noirs. Poèmes, récits, théories politiques, journaux, lettres, discours, anthologies, essais, tout est là, prêt à plaider pour lui.

Comment faire un bon parricide ? L’exemple de Tchicaya

Dans sa biographie de Tchicaya U Tam’si, Boniface Mongo-Mboussa décrit la relation du poète congolais à Senghor. Tchicaya ne voulait haïr ou détester Senghor comme on nous l’enseigne à presque tous, mais seulement le « tuer ». Un parricide littéraire, rien d’autre, à la fois hommage et envol. S’affranchir du carcan sans le renier. La leçon de Tchicaya n’a pas été apprise ou retenue. L’option binaire a prospéré. Au Sénégal, on a appris à des générations de postulants intellectuels, dans un sens comme dans l’autre, à aimer ou haïr Senghor, pas à le tuer hélas. Une telle injonction, produite par la déformation de l’Histoire, a bien opéré. On ne prend plus la peine de le lire, puisque le tribunal a rendu son verdict. Il en a découlé une terrible méconnaissance de son œuvre, en même temps qu’une grande admiration et haine à doses pas toujours égales. Comme s’il n’existait pas cette zone grise, qui ne saurait être une tiédeur, mais bien la fabrique de vrais esprits tiraillés, capables de faire un choix et d’élucider un texte avec des arguments non biaisés dès le départ.

Comme l’acte inaugural de la difficulté du continent à ne pas entretenir un débat sain et serein, l’affaire « Senghor » est symptomatique de l’incapacité, devenue désormais hélas règle aujourd’hui, de ne pas critiquer sans destituer. De ne pas porter le désaccord sans l’hostilité. En désignant les « traitres » du continent, c’est l’extrême étendue de leur qualité qu’on restreint à une petite portion, réceptacle des crachats ainsi invités à s’abattre. Défier cet ordre, c’est réinstituer Senghor à l’agenda et le lire, véritablement, et seulement après se faire un avis. Pas sûr que cette option ait du succès.

Dans Ndessé toujours dans Hosties noires, sublime chant crépusculaire, ode amère à la mère, Senghor écrit en chute du poème au plus fort du Spleen : « Mère, je suis un soldat humilié, qu’on nourrit de gros mil. Dis-moi donc l’orgueil de mes pères ! » La petite ironie de l’histoire, c’est que Sédar, son prénom sérère, signifie « celui qui ne sera jamais humilié ». Il ne le fut jamais en réalité, mais tous les honneurs qui l’ont inondé, l’ont aussi un peu coulé dans la momification vivante. Ils masquent une blessure intérieure, celle de ne pas avoir assez gagné les cœurs pour rester dans les mémoires avec le bon rôle. Senghor et sa mansuétude pleine de sagesse et de dérision, le savait sans doute : sa défaite est sublime parce qu’elle porte une part de victoire indicible. Et le triomphe de ses adversaires, paradigme à l’œuvre aujourd’hui, porte ses parts d’ombre et ses défaites qu’on n’osera jamais dénoncer, parce que c’est le sens de l’histoire peu importe la destination. Avoir tort avec Cheikh Anta Diop sera toujours plus acceptable qu’avoir raison avec Senghor. Loi de l’époque, du nombre, du vent de l’histoire. C’est la condition même du pair nécessaire, dans tous les sens du terme. Celui qu’il nous faut, pour le meilleur et le pire.

Mongo Béti, le pauvre Christ d’Akometam

Dans Le pauvre Christ de Bomba (1956), le révérend Père supérieur ((RPS) Drumont, religieux affable, la main sur le cœur, entreprend d’évangéliser quelques villages africains. Flanqué de l’enfant de chœur Dénis, son boy qui tient le récit, et de l’impétueux Zacharie, son cuisinier, la trinité fait sa tournée pour professer la parole du Christ et étendre le royaume du Dieu chrétien dans les bandes de terre incroyantes de l’intérieur. Derrière, ils laissent Bomba, fief acquis à la cause nonobstant quelles poches à l’animisme têtu, une chapelle, la Sixa, qui regroupe et veille sur les jeunes filles du village. On y fait vœu de chasteté et de piété. C’est fort de Bomba, que le périple commence, pour accroître la communauté des fidèles.

Sur les routes de cette évangélisation à marche forcée, les fortunes du Père Drumont et de ses serviteurs, sont tantôt touchées par la grâce, tantôt heurtées par la réalité brute, parfois brutale. Dans le récit satirique qui taille une belle place à Dénis, le cœur pur de l’enfance qui conte les aventures tel un tintin inversé, Mongo Beti présente le Père Drumont sous des traits lumineux : il est plutôt sincère, probe, et sa foi, réelle, portée par une candeur naturelle, et par la croyance obstinée dans sa mission. Mongo Béti remonte ainsi à toute l’architecture coloniale, les liens de l’église avec l’administration de tutelle, et malgré les gages de bons sentiments que répand le Père Drumont, victime de la cause qu’il professe, la désillusion est au bout du chemin. L’ecclésiaste jette l’éponge, rend la soutane dans un acte presque sacrificiel avec des allures de sagesse ; et derrière, c’est la chute de l’empire religieux qui émet ses premiers fracas, notamment dans la Sixa, où la nature et la chair pécheresse, ruinent le serment.

Sans jamais appuyer le trait, avec la finesse tranchante d’un texte suggestif mais aussi puissamment dénonciateur, on se retrouve dans le même univers qu’à Umuofia, village et cœur de roman de Chinua Achebe, dans Things fall apart (1958). Un même contexte les unis, celui de la rencontre coloniale, elle et ses brutalités, symboliques et physiques, les prétentions exogènes face au mur des ancrages endogènes, et fatalement, l’hybridation très peu providentielle qui s’en suit qui s’achève en abatardissement mâtiné de rancœur. Le jeune romancier laisse ainsi libre cours à son mauvais esprit drolatique, son ironie décapante, son art virtuose du récit, pour porter le message critique contre la colonisation, ses alibis civilisateurs et surtout ses greffes forcées sur des populations qui n’ont rien demandé à personne. Un écrivain est né.

Le révérend Père supérieur Biyidi ?

Enfant, le petit Alexandre Biyidi avait déjà les graines d’insubordination qui feront sa légende. Exclu du séminaire d’Akono pour rébellion, le natif d’Akometam, repart à Mbalmayo. La confession s’ennuie et la voie de Dieu n’est pas tellement son chemin. L’exclusion est un compromis acceptable pour le jeune turbulent. S’est-il, bien des années plus tard, vengé, en se glissant sous les traits de Zacharie, de Dénis, ou des populations des routes insoumises et souvent insensibles à la parole de Dieu ? L’histoire ne le dit pas mais sa description de cette tournée et la voix de Dénis laissent transparaitre la malice du pied de nez à l’histoire. N’empêche, avec Le pauvre Christ de Bomba, le jeune auteur, devenu Mongo Béti du nom de son peuple, « fils des Béti », signe son premier succès, qui inaugurera, d’essais en romans ou interviews, ses réquisitoires contre la colonisation, dont du reste il sera un produit.

Dans les années 90, sa carrière atteint les sommets : romancier, essayiste, pamphlétaire, après un long exil, loin de la mère patrie, Mongo Béti entreprend, à son tour, une tournée chez lui. Et le voici désormais libraire, éditeur, et entrepreneur agricole dans son village, solidement accompagné par son soutien indéfectible, sa femme Odile Tobner. Seulement, au tableau des ombres, Mongo Béti grisé sans doute par la candeur de la redécouverte de chez lui, par l’énergie de la reconnexion imminente, a presque les mêmes accents que le révérend Père Drumont. A Akometam, où il fourmille d’idées pour transformer un village resté apathique, la parole et l’acte ne font pas de miracle. Et dans ce Cameroun qu’il redécouvre, les violences sont partout, l’inertie accablante, les Hommes, surtout les mâles, perpétuateurs de cette léthargie, en prennent pour leur grade. Il écrit un essai, La France contre l’Afrique, retour au Cameroun (1993). Nul besoin de dire le désenchantement qui s’en suit. Le cahier retour d’un voyage au village natal porte ses deux charges : l’ambition euphorisante mais aussi le poison désagréable du sentiment de régression à rebours des discours porteurs de l’époque. Akometam n’est pas Rambouillet, commune de chasse royale des Yvelines où il fut longtemps maître, et Yaoundé et Douala ne sont pas Rouen, où il enseigna les lettres jusqu’à sa retraite.

L’entreprenariat est du reste une vraie constante chez les immigrés dont les départs annoncent toujours le vœu de retourner à la maison. Par le commerce, l’envoi de finances, l’initiative culturelle, les immigrés souhaitent rentrer. Pour enfin rembourser cette dette indéchiffrable du départ. Chez les hommes de lettres et les intellectuels, les livres deviennent la matérialisation de cet élan, où les thèmes, l’engagement, viennent soigner le Blues et le sentiment d’abandon du quotidien national. L’exil et la mélancolie, et c’est classique, sont la matière première des récits, surtout aux portes des indépendances. Seulement chez beaucoup, les livres ne suffisent pas, les professions de foi non plus, pas plus que les prophéties. Il faut faire, passer du discours aux actes. Donner corps à la politique, et des suites aux idées. Prêcher donc. Bâtir. C’est ce à quoi consent, à sa retraite, Mongo Béti en investissant à Akometam. Seulement comme le révérend Père Drumont, l’envie, le souhait, la détermination, la sincérité, ne sont pas des gages de transformation. Comme l’ecclésiaste, l’écrivain se heurte à un corps social que le roman, malgré sa grande imagination, méconnaît et sous-estime. C’est avec tous ses projets envers les siens ainsi semés, sans garantie de voir éclore la toison des récoltes, que l’auteur s’éteint en 2001, faute de soins en temps opportuns, chez lui. Du pauvre Christ de Bomba à celui d’Akometam, il s’est écoulé un demi-siècle, longue parenthèse des belles intentions, légitimes ou non, qui se soldent par un échec. Mongo Béti aura pour lui le mérite, inattaquable, d’avoir ensemencé cette terre, et ce ne serait nullement surévaluer son impact que de lui prêter la paternité d’une certaine activité intellectuelle au Cameroun et dans le continent.

Le pamphlétaire et des prestigieux ennemis

Du Christ, il eut presque les mêmes ennemis. Alexandre Biyidi naît à Akometam, il poursuit ses études au Cameroun. Décroche son bac et s’établit en France, tour à tour en Provence, puis dans la capitale. Diplômé, ensuite agrégé, il enseigne dans des lycées. Il écrit dans la revue Présence africaine sa première nouvelle, Sans amour ni haine. S’en suit sous le nom de plume Eza Boto, Ville cruelle (1954), où déjà la ville en proie aux transformations dues à la colonisation montre un odieux visage, puissants contre faibles, arbitraires, injustice. Il n’a que la vingtaine mais tout est déjà là ou presque : un style, une langue, une éthique, une appétence pour la castagne et une érudition. Il monte au front et ne rechigne pas à donner des coups.

Il a la même trajectoire curieusement que Senghor, c’est curieux. Césaire comme Alioune Diop son mentor de Présence Africaine, ont été profs dans des lycées français. Ça en ferait presque un club, n’eût été l’insolence de Mongo Béti qui ne manque pas une occasion de se payer Senghor, qui devient en ennemi préféré. Il lui une voue une détestation cordiale, à ce premier de classe, lunettes sur le nez, avec ses inflexions académiques et son amour un poil prononcé par le colonisateur. De textes en interviews, Mongo Béti s’établit en tête de la cabale qui deviendra une mode suivie jusqu’à Wolé Soyinka, de se faire le poète. Mais Senghor ne sera pas le seul, Mongo Beti est un puncheur, il en a l’attirail, l’art de la formule, la croyance dans sa vérité et surtout, il a les munitions littéraires pour se prêter à ce bellicisme chatoyant et viscéral. Il attaque aussi Camara Laye quand paraît L’enfant noir (1953), dans un texte à la charge pointue : Afrique noire, littérature rose, paru dans la revue présence africaine. Il lui reproche de chanter Kouroussa quand la colonisation brûle l’Afrique. Un débat s’engagera du reste, avec des prises de positions, Senghor commettra Comme les lamantins vont boire à la source, en postface de Ethiopiques (1956), pour rappeler les grands traits de sa conception littéraire. Pas sûr que le sénégalais s’en tire ainsi car les griefs de Mongo Béti sont bien là, insensibles, et dans la parole de l’accusation, une littérature contemplative, dépolitisée, est un acte sinon de trahison de lâcheté et il en veut à ses passeurs et à ces passifs.

Au rayon des détestation et parfois du mépris, Mongo Beti ne se prive pas non plus de se moquer des jeunes pousses, de la relève. Il s’attaque dans une interview à « l’inculte » Kourouma et s’élève souvent en procureur contre son compatriote et pair, symbole même du fourvoiement pour lui, Ferdinand Oyono. D’où lui vient une telle fibre ? Probablement d’une légitimité et surtout celle d’avoir été un des premiers à affronter la Françafrique du temps de sa superbe et d’avoir subi la censure et manqué les honneurs réservés aux plus consensuels, comme le futur académicien et honorable ennemi, Senghor.

Le pourfendeur de la Françafrique

Aujourd’hui, Mongo Beti est l’auteur auquel se réfèrent volontiers les activistes du panafricanisme et à raison. Il fournit une matière inestimable mais souvent irréductible à des seuls slogans, tant il a été généreux dans la critique, à la fois contre les élites de l’intérieur que celles de l’extérieur. Dès Le pauvre Christ de Bomba, mais surtout dans Main basse sur le Cameroun (1972) qui signe son retour après presque 15 ans de silence, il a débusqué toute l’inanité de la colonisation et la survivance de ses liens aux détriments du continent. Pour le brûlot Main basse sur le Cameroun qui charge l’élite au pouvoir, marionnette d’une entité plus grande, la France, le livre est saisi et censuré. Si François Maspero, son éditeur courageux, s’entête, c’est quand même tous les quartiers diplomatiques et Jacques Foccart en tête qui manœuvrent pour le bâillonner. Avec des alibis tortueux, il se débat en justice et obtiendra gain de cause. Avec le temps, la censure aura l’effet inverse et consacrera la vérité de cette dénonciation et le livre sera réédité avec un grand impact. Tenir tête à la Françafrique, au moment où elle installait, maintenait, chassait, à loisir, qui elle voulait à la tête des états africains, recourant au besoin au crime, tout cela fait de Mongo Beti un modèle, un héros, un Christ sauveur.

D’autant plus que le contexte Camerounais est assez étrange. Voilà un pays, avec une tradition guerrière, des intellectuels réputés, avec une guerre de libération qui a consacré de grandes figures nationales (Ruben Um Nyobe, Roland-Félix Moumié…) mais un pays étrangement soumis, et bon élève de la Françafrique avec des présidents à la longévité incroyable et à la passivité pathologique. Comment rationnellement expliquer qu’un pays qui a donné au continent une bonne part de ses héros les plus prisés et les plus chantés, soit celui dans lequel, cette parole a si peu de portée ? Le mystère reste entier, on pourra se rassurer en faisant appel au mythe du prophète honni chez lui. Mongo Béti porte cette flamme.

Il peut sembler à beaucoup, au vu de cette obstination de l’écrivain camerounais, à dénoncer la crapulerie de la France, que l’étiquette d’engagé, voire d’enragé, fut la plus saillante chez l’homme. On ferait erreur. L’acte d’accusation n’était jamais gratuit. Mongo Beti avait pour lui, une vraie palette d’écrivain, sans doute l’une des plus complète du champ francophone qui allie, la virtuosité du style, l’insolence de la pensée et l’humanisme des valeurs. Un écrivain qui marque et qui laisse des traces sur ses lecteurs. Ses essais comme ses romans, toujours porteurs de cette fibre politique, a donné la matière à d’innombrables exégètes très autorisés (Ambroise Kom, André Djiffack, Boniface Mongo-Mboussa…) pour lire la question de l’engagement de l’écrivain, et toutes ces dimensions.  On ne compte pas le nombres d’articles, d’hommages, de travaux universitaires, sur cette question de l’engagement qui est devenue le cœur d’une querelle jamais résolue sur le continent : que doit écrire l’écrivain africain ? Les termes de cette controverse prennent avec l’œuvre assumée, criée partout, de Mongo Beti, une vraie tonalité rebelle. L’engagement est une éthique mais doit-elle être une tyrannie ? Toute œuvre, même faite de silence, n’est-elle pas engagement ? Quelle est la part de la liberté si les créneaux sont déjà annoncés et le carcan inextricable ? Les questions, légitimes, peuvent fuser. On se risquerait à peine de trancher, en s’abritant dans la sagesse lumineuse de Toni Morisson : la littérature est le lieu même de la liberté.

Un auteur qui déjoue les tentatives de récupération

Comme Cheikh Anta Diop, l’héritage ne Mongo Beti ne manque pas de se faire propriété privée de certaines émules zélatrices, qu’on instrumentalise au besoin, pour sa seule vertu panafricaine. Ce qui serait une hérésie, pour ceux qui l’ont lu, consciencieusement. Mongo Beti est souvent juste, ce qui est qualité rare, il s’est parfois trompé dans ces procès personnalisés, mais son œuvre est égale et la colonne qui lui tient de pilier, c’est le refus des assignations et la quête poétique, politique, littéraire, de la vérité et de la dire : la définition même du courage dans les termes de Jaurès. En faire donc un ennemi de la France, où il vécut, relativement heureux, c’est faire un récit romancé de sa vie, car dans ses romans, la mesure de la critique était égale en destination de tout le monde.  Il a prévenu contre les mythes enchanteurs de la décolonisation, et jamais on a intercepté une candeur incantatoire. Chez lui, plus que tous les autres, on perçoit à la fois une éthique et une équité des cibles. Et le rayon de son œuvre colossale couvre tous les champs et dans les trois tomes de Le Rebelle qui compile ses écrits de combats, se articles, ses interviews, on est frappé par son acuité et sa familiarité avec les sujets contemporains, où son regard humaniste domine.

Sur le plateau de Bernard Pivot, à Apostrophes, l’homme sanglé de son costume trois pièces, livre dans un ton mélancolique mais bien acéré, le sens de son œuvre et décrie la colonisation, mais jamais on interceptera un reniement aigre de la France. Pays dont il a gardé les manières, une part de la culture, dont il connaissait la littéraire mieux que celle de son continent. Son deuxième pays en somme. Rayer cette part de son histoire, c’est manquer une part importante, du portrait et du legs.

Vers la fin de sa vie, dans les rues du Cameroun et d’Akometam qu’il voulait changer, on note une déception, elle sera présente voire omniprésente dans le tiers de sa vie. S’il n’a pas été tendre dans ses romans, un certain vernis poétique amortissait le choc du réel. Mais dans les trois tomes de Le rebelle (2006), on note cette acrimonie, cette ambition à l’horizon un peu plombé. Sa critique du Cameroun, de ses hommes, de ses pesanteurs ; sa critique du continent plus globalement, dans sa part de responsabilité dans son destin, s’y feront au plus grand jour. C’est un texte recueil inédit o la variété des registres aboutit à un ensemble unique, comme un testament littéraire, sur ses goûts, ses lectures, ses origines, ses combats. Même si, dans sa grande œuvre romanesque, il l’a esquissé, c’est dans Perpétue et l’habitude du malheur (1974), l’un de ses plus grands romans, qu’il revient sur le destin funeste d’une femme, Perpétue en l’occurrence, qui subit comme l’acharnement du sort, la tragédie des siens. Un féminisme de première heure, un refus de l’obscurantisme. L’ouvrage est écrit quelques années après Main basse sur le Cameroun, et montre si besoin en était, la grande flexibilité d’une écriture qui pourchasse l’injustice, où elle se terre.

Le vocatus du Messager

L’extraversion de la littérature africaine est un serpent de mer. On s’y écharpe souvent. Logée à la même enseigne, la parole intellectuelle ne peut échapper à ce procès originel de la prééminence du chez-soi. Ecrire de loin déforme dans un sens ou un autre, parce que sans doute la littéraire, transforme par essence. Mais la blessure possible, parfois narcissique, c’est méconnaître à terme, rêver et fantasmer son propre pays, l’imaginer en illusion, le comparer, s’en faire une image presque virginale ; et à partir d’un tel portrait tiré dans le silence et l’espoir au loin, mais tellement éloigné du réel dans son inaliénabilité, se faire comme le révérend Père Drumont, un entrepreneur du Bien, un messager, et une providence. Et on peut s’appeler Mongo Béti et pourtant, malgré tout, vivre cette tragédie à la métaphore presque christique. Parler et faire au nom du Bien ne sont jamais une garantie de succès. Mais il est heureux que la littérature n’échoue jamais, elle qui n’est pas une religion, ni un dogme, mais un transport d’émotions. Dans les deux cas, c’est aimer son prochain.

Désiré Bolya Baenga, l’Asie majeure et l’Afrique mineure

C’est dans une rue du quartier de la Bastille, un jour d’été de 2010, que le corps sans vie de Désiré Bolya Baenga a été retrouvé. Les rues de Paris, on le sait, enterrent leur lot d’infortunés, dans un relatif anonymat. Mais de là à être, pour celui que nombre de professionnels avertis du monde littéraire et intellectuel appelaient le meilleur de sa génération, la tragique scène de fin de piste, personne n’aurait pu y croire. Le choc et l’effroi demeurent d’ailleurs, aujourd’hui encore, intacts. Plus vifs encore lors de ses obsèques, où proches, incrédules, admirateurs, se sont pressés pour saluer une dernière fois l’ombre de la longue silhouette de cet écrivain tempétueux.

Une mort brutale

Au micro ce jour-là, pour prononcer l’éloge funèbre, l’aîné et le mentor de toujours : Elikia M’bokolo, normalien et historien devenu l’incontournable Mémoire du continent. Les deux amis partagent le même Congo, le goût pour les choses de l’esprit, une réelle complicité intellectuelle, une admiration mutuelle. Et dans les mots sublimes du frère aîné se mêlent tendresse, amitié, récit d’une vie heurtée, d’une trajectoire singulière. Le vocabulaire choisi est plein d’empathie, d’amour, d’une verve presque joyeuse qui défie la catastrophe de la brutalité de sa mort. Une lumière s’allume dans les mots, pour dompter l’obscurité du deuil. Pourtant, dans l’assemblée, tout le monde ne réussira pas à dominer la douleur. Au milieu des sanglots, Rahmatou Keïta, journaliste et réalisatrice nigérienne, et amie du défunt, garde en mémoire un épisode déchirant, lorsque la tante de l’écrivain confie, dans un murmure de douleur, que Bolya a quitté sa mère à 18 ans, et qu’elle ne l’a jamais plus revu jusqu’à sa mort. Il avait 53 ans.

Les Baenga sont une famille qui compte dans l’histoire récente du Zaïre. Désiré Bolya Baenga est le fils de Paul Bolya, compagnon de Patrice Lumumba et de la libération congolaise, tour à tour ministre, sénateur, personnage de premier plan. Le bain intellectuel est, comme par évidence, le premier environnement du jeune Bolya. Fort de ses aptitudes intellectuelles bien réelles, et sous les conseils d’Elikia M’bokolo, ami de sa sœur, il le rejoint plus tard à Sciences Po, la prestigieuse adresse de la rue Saint-Guillaume où l’historien est professeur. L’école, elle n’est plus à présenter ; elle produit une élite promise à de beaux destins professionnels. Le jeune homme y est admis au mérite, et sous l’aile protectrice, du guide, il intègre le temple où les Noirs ne sont pas nombreux. Il découvre dans la foulée Paris, les splendeurs germanopratines et les mythes mondains qui s’y attachent. Il montre une certaine inclination pour le dandysme, perceptible dans sa mise précocement soignée. Avec la culture acquise dans ce creuset, de plain-pied dans les débats majeurs de l’époque, Bolya qui a gardé un attachement à son Congo et à son Afrique, semble renoncer aux grandes carrières tranquilles qui l’attendent pour un rêve secret qui l’emporte.

M’bokolo se souvient dans son éloge : « ta route semblait tracée. Quelques concours encore, deux ou trois diplômes supplémentaires en poche, et c’était une carrière tranquille et assurée de bon technocrate dans quelque administration ou banque prestigieuse. Mais non ! c’était mal te connaître. Car tu avais d’autres rêves ! Les livres, écrire des livres. Ecrire et publier… » Comme une énergie mystique, son amour pour l’écriture triomphe donc et quelques missions de consultance le maintiennent à flot. C’est un attelage qui convient à son tempérament de bretteur, d’éditorialiste, d’écrivain en devenir qui s’aménage du temps pour crier ses blessures à la face du monde. C’est donc décidé, ce sera l’écriture, ses fragilités, sa cruauté. Tant pis si ça ne paie pas et que les rues de Paris comme de Kinshasa sont peuplés de dandies fauchés.

Entrée fracassante en littérature

En 1986, paraît son premier livre, Cannibale. La rhétorique est ténébreuse et la brutalité absolue. Le champ lexical des expressions est un nappage malodorant : sauvagerie, bêtise humaine, tribalisme, dictateurs sanglants… On y sent des inflexions Conradiennes digne d’Au cœur des Ténèbres, dans la violence sombre de l’atmosphère générale qui dénonce les corruptions, les hommes de pouvoirs, les réalités africaines mal dégrossies, le peu d’égard pour la vie humaine et l’horizon résolument sombre du continent. Le titre annonce le vertige du gouffre et les mâchoires de la bête humaine, ici africaine. Le texte est habité, palpitant, étouffant même. Tantôt dans les accents du Voyage au bout de la nuit de Céline dans sa pare thèse africaine, tantôt ceux de A la Courbe du fleuve de V.S Naipaul. Toujours le même tableau noir qui étreint le lecteur parfois jusqu’à le broyer. L’Afrique que Bolya donne à voir n’est en effet pas enchanteresse, mais il y applique déjà la mesure du talent qui le caractérise. Et le destin, comme complice, est avec lui, car pour un coup d’essai, c’est un coup de maître : Cannibale est couronné par le Grand prix littéraire d’Afrique noire. Sa maestria a conquis le jury du prix : une liberté de ton, une culture, déjà une certaine intransigeance, et le regard du réel jusqu’à la nausée, malgré l’étiquette fictive et l’identité romanesque du livre. Jean McNair note d’ailleurs ceci, à la fin de sa recension du livre dans la Revue Présence Africaine : « Ce livre trouble. Il ne laisse personne indifférent. Il choquera certains et donnera lieu à des critiques. En fin de compte, ceci est, peut-être, sa vraie force ».

C’est le début d’une ascension, avec une certaine reconnaissance, même parcellaire. Le prix de l’ADELF, malgré les critiques sur ses ombrages coloniaux, restait respectable. Bolya en étrenne les retombées qui pavent un peu plus la voie à son rêve d’écriture. L’homme est resté chic, élégant et bien mis. Comme un autre dandy du quartier de Saint-Germain, l’égyptien Albert Cossery. Ils partagent le goût des petites gens. Celui de la paresse aussi ? On ne saurait dire. Cette réception prometteuse n’est en revanche pas la garantie de conditions matérielles plus confortables. Les témoignages sont assez unanimes : Bolya tire le diable par la queue et le nom ne fait pas encore la renommée, ni la fortune.

La solitude des exilés africains des Lettres

Si la création est solitaire de nature, la solitude plutôt aigue sera le sceau de sa vie, assez rapidement du reste. Il en fait l’expérience dans une réclusion symbolique, parfois contrainte, qui est le lot de beaucoup d’auteurs. D’autant plus dans les années 80/90, période charnière pour nombre de jeunes écrivains et intellectuels africains formés en France. Les structures à matrices idéologiques comme la FEANF (Fédération des étudiants d’Afrique Noire en France) et l’énergie folle de la période qui présida aux indépendances, se sont essoufflées. Il ne semble plus y avoir d’épopée collective. L’Afrique est écrite par ses fils, lointains, et très souvent dans la tonalité du malheur. Les groupes, les revues, les clubs, se disloquent, et le désenchantement s’empare des œuvres. Depuis Kourouma, et le Soleil des indépendances, cette veine de la désillusion reste un registre dominant, d’autant plus pendant ces décennies. L’éloignement dû à l’exil, le peu d’ancrage local, éparpillent les écrivains dans le paysage. Un peu fantômes, sans réelles attaches, avec la nostalgie et la mélancolie comme seules ressources pour accompagner les cris souvent vains en direction de leurs peuples. Abdoulaye Gueye, un chercheur sénégalais, avait fait la cartographie des intellectuels africains dans les années 50 – 70 (2002) en se focalisant sur les matrices communes. Les sujets étaient fédérateurs. Mais plus tard, on constate, en remontant à cette période qui suit et qu’a bien connue Bolya, la solitude de ces intellectuels, leur déracinement jamais soigné, et leur difficile voire impossible ancrage en France, sous peine de pactiser avec le bourreau dans les consciences. Des valeurs refuges se créent : une migritude par exemple, concept qu’a tenté de saisir Chevrier, avec son lot de questionnements, de déchirements ; un label qui regroupe des esprits qui avaient d’autres ports d’attache idéologiques que la négritude ou même le panafricanisme.

Le destin des écrivains s’en trouve fatalement impacté. Dans ce temps, les tiers-mondistes, sur l’échiquier gauche de la politique en France, tiennent le haut du pavé. Et l’africanisme se cherche encore une nouvelle légitimité depuis que la situation coloniale a été débusquée par Balandier. Comment donc mener une vie intellectuelle libre, au-delà des chapelles, en surplombant les problématiques matérielles que pourrait résoudre l’appartenance à un clan ou à un autre ? Bolya a semble-t-il fait son choix : celui de l’indépendance. Le fils de Paul Bolya ne s’aliène même pas les idées en vogue du panafricanisme de l’époque dont son père fut un chantre, et dont les versants afro-centristes séduisent et deviennent le paradigme. Pas plus qu’il n’est émerveillé outre mesure par les solides attaches qu’il noue à Saint-Germain, avec le risque de Jeandarcisme ou de francophilie galopante comme dirait Romain Gary. Ça lui aménage par conséquent un espace étroit pour ébattre son œuvre. Porté sur la fâcherie facile, irréductible dans son refus des compromissions, « sédentaire de l’éthique » en toutes circonstances, il se construit un îlot aux saveurs de martyrs et se met à dos des amis. Malgré tout, reste le goût âcre de la terre-Mère, au loin, et M’bokolo se souvient toujours : « Et nous sommes là, tous, à courir, à courir après le quotidien et ses urgences, au point de ne plus penser à ces instants simples et tranquilles, passés ensemble au commerce des nôtres, pourquoi pas autour de quelque dive bouteille de ces bons vins de France. »

L’Asie, le Japon : la référence

En 89, le mur de Berlin tombe. Il consacre une nouvelle ère. Chez beaucoup d’intellectuels africains, le marxisme est triomphant. Il a fait école. Au lieu de s’emprisonner dans la dualité de ces blocs qui survivent et dont l’hégémonie aliène le continent, Bolya fait un pas de côté. Il s’émancipe de cette vue duelle. Pourquoi pas s’inspirer du Japon ? Le pays du Soleil Levant a réussi des prouesses économiques, et s’est hissé, avec une célérité inouïe, à la tête des pays riches. La trajectoire éblouit Bolya. Il en fait un livre, l’Afrique en Kimono, repenser le développement (1991) où il exhorte le continent à s’inspirer du géant nippon. L’essai est original, il ne ménage pas un occident qu’il traite de « totalitaire ». Il lui reproche son mépris, sa demande incessante aux peuples d’adopter son modèle comme le seul qui vaille. Il remonte le fil de ce miracle japonais, qui a réussi à se moderniser sans renoncer à son identité culturelle. Voilà donc pour Bolya l’exemple. Le développement ne requiert pas la négation de soi, et le Japon en est la parfaite illustration. L’essai est documenté, bardé de références éloquentes. Il part en effet d’articles dès 1913 d’un pasteur malgache Ravelojoana, père du nationalisme de l’île, qui a précocement pressenti cette inspiration. Apres l’hommage à cette prémonition des pionniers de la grande île africaine qui fait écho à la morphologie insulaire japonaise, l’Afrique en Kimono est à la fois une critique acerbe des prétentions développementalistes de l’Occident mais aussi une analyse fine des forces en présence, qui ne ménage pas, entre autres, les islamistes que l’auteur assimile à des idiots utiles de l’occident.

Cette ode au Japon ne manque pourtant pas de défauts. L’auteur y passe très vite sur les démonstrations, et ne donne pas à voir le réel état des transformations au Japon. Parfois les scansions prennent le pas sur les analyses, sans esquisser les conditions de possibilité de cette transposition en Afrique, d’autant plus que le Japon et l’Afrique ne partagent pas forcément une familiarité évidente. Mais l’essai est séduisant et convainquant. En brocardant l’idée en vogue du développement comme condition de sortie de la misère, avec l’idéologie libérale qui la porte et la verticalité des injonctions envers l’Afrique, l’auteur est en avance de 20 ans sur des débats sur le modèle à suivre. On a tous en tête l’exemple, souvent cité pour accabler l’Afrique, de la Corée du Sud qui avait alors le même niveau que beaucoup de pays Africains pendant les indépendances et dont l’économie aujourd’hui pèse plus lourd que nombre de pays réunis. Cet exemple résonne dans le tropisme de Bolya, dont l’œuvre porte cette inclination vers l’Asie majeure, lui qui écrira un autre livre sur le Japon L’Afrique à la japonaise. Et si l’Afrique était si mal mariée ? (1994)

Avant sa mort, Bolya a sans doute vu un autre géant asiatique, plus impérial, faire sa ruée vers l’Afrique, la Chine. Sans doute a-t-il lu l’essai de Tidiane Ndiaye, Le jaune et le noir (2008), qui dresse une longue chronologie, qui n’est pas faite que de romance, des relations méconnues mais bien réelles entre l’Asie et l’Afrique. Bolya aurait-il rectifié sa copie ? Rien n’est moins sûr. Sa critique généreuse, souvent juste, ainsi que sa personnalité hostile au compromis, font de lui un homme à part, reconnu mais redouté, qui croit en la sacralité de l’éthique. Plusieurs fois, les appels à s’assagir, à intégrer des cabinets plus douillets, se sont fait pour lui qui a partagé sa vie entre Montréal et Paris. Il a toujours opposé un refus au risque parfois de se complaire dans une posture du rebelle ultime, même si à bien y regarder, on peut saluer cet acharnement principiel. Dans son éloge, M’bokolo le disait : « Tous ces livres, c’est vraiment toi, avec ce soin que tu as sans cesse mis à ne jamais être captif, ni d’un genre, ni d’un style, ni d’une forme, ni d’un lieu ». Il a cultivé aussi, dans le site Afrik.com, un art de la chronique, du billet politique sur le monde, où l’on retrouve une diversité de sujet, dont l’attachement à Haïti et des réactions sur le vif sur la marche de la planète. Un exercice journalistique qui ne lui rapportait rien, sinon un pécule modeste, mais le aussi le maintien d’une régularité dans l’écriture.

Une large palette : pionnier du roman policier en Afrique

On peut vite oublier, à trop se focaliser sur l’essayiste, le romancier. Avec Cannibale, cette fibre était déjà présente, mais c’est dans la Polyandre (1998) et dans Les cocus posthumes (2001), publiés chez le Serpent à Plumes, son dernier éditeur, qu’il devient selon les mots de Rahmatou Keïta, « un précurseur du roman policier, avec un goût réel de la métaphore ». Ces romans sont d’ailleurs salués et étendent la palette de la création de cet auteur inclassable mais immanquable, et qui est l’un des rares de sa génération à naviguer de genre en genre sans perdre de sa superbe. Les romans policiers n’ont pas bonne presse sur le continent et ce n’est pas un genre à la mode. On s’en détourne volontiers comme si c’était un registre mineur. En y faisant une incursion, Bolya mène sa carrière littéraire – stabilisée, avec un bon éditeur – sans la folie de la gloire mais dans un cercle où son savoir-faire est salué.

Toujours chez le Serpent à Plumes, comme si le constat d’échec du développement africain était consommé, et que les invitations à marcher sur les pas du Japon étaient des cris dans le désert, Bolya commet un autre livre, plus à charge, l’Afrique, le maillon faible (2002). Le propos est sans détour et les responsabilités sont situées sans ménagement. Le titre est comme une épitaphe. De cette œuvre globale en construction, émerge une colonne vertébrale assez claire : une exigence, un engagement, une intransigeance, mais aussi en annexes, la cause des sans grades, un amour de la femme, de la féminité, de la cause des femmes, victimes en premières lignes de toutes les hégémonies traditionnelles et des violences de la guerre moderne. Un amour des femmes, qui est aussi de la gratitude, pour celles qui l’ont élevé, celles qui l’ont aimé, le long de sa vie.

Amour qu’il confirme dans La profanation des vagins (2005), qu’il dédie à sa fille, son grand amour. Un livre de dénonciation des crimes de guerre, militant et désabusé mais à l’épaisseur politique incontournable et à l’envergure qui parcourt les guerres de son temps. Un livre qui a peut-être marqué et inspiré le gynécologue, prix Nobel de la paix, Denis Mukwege, l’homme qui répare les femmes, dans cette sale guerre du Congo. Une œuvre donc globale qui se présente sous la forme d’un cri, avec du panache mais qui n’a jamais eu un écho à sa mesure. Et comme toujours, in petto, ses détracteurs confient leurs griefs : une âme chagrine, frustrée. C’est sans doute un peu vrai. Pouvait-il pour lui en être autrement ? Dans un ouvrage publié chez Mémoire d’encrier, son ex-compagne Françoise Naudillon, a rassemblé les textes de ses amis en reprenant comme titre un de ses leitmotivs : Nomade cosmopolite mais sédentaire de l’éthique (2012). Un parfait résumé de cet esprit, difficile à emprisonner, papillonneur et ouvert aux vents du monde. L’affection remplit ces pages d’hommage, avec une facture intimiste qui les rend à la fois authentiques et touchantes.

La mémoire d’un continent

Aujourd’hui encore, partir sur les traces du legs de Bolya, c’est être confronté à un silence, un silence malaisé. Comme s’il y avait à la fois trop et trop peu à dire sur les déboires de sa fin tragique. Cette mort brutale dans les rues de Paris, pour lui qui se savait « condamné » selon les mots de M’bokolo, donne à voir une antichambre misérable, de réclusion, condition de beaucoup d’esprits africains vivant en occident. Dans la foule anonyme de ces manteaux faits homme, de ces piliers de bar, de ces esprits lumineux, dans ces beuveries et ces gueuletons, peut-on compter tous ceux dont on se prive de l’intelligence ? Ceux qui sont à contre-emploi ? On pourra bien, à loisir, ratiociner sur une malédiction, une infortune, mais la réalité est bien plus cruelle : il semble que beaucoup d’esprits africains n’ont simplement pas les moyens de leurs ambitions. Et ce que cela peut coûter pour qu’ils les aient, n’est rien de moins, qu’une renonciation. De ces ambitions déchues, il ne reste parfois que des barouds d’honneur, tantôt sublimes, tantôt tragiques. A la loterie de ce destin, Bolya n’a pas tiré le bon numéro, mais son œuvre, elle, lui survit et rayonne vivement sur le monde intellectuel pour ceux qui se donnent la peine d’aller les chercher. Du fond de son malheur, c’est un écrivain comme l’a si joliment résumé Françoise Naudillon « fidèle, loyal, à ses amis et à lui-même ». Si le martyre est bien souvent une posture, on peut trancher rapidement qu’il a un goût héroïque à n’en pas douter chez Bolya. Dans son œuvre, sa vie, ses obsessions. Une mort et une vie, loin de sa terre natale. Comme un symbole d’un déchirement irréversible.

Williams Sassine, le rire grave

« Chaque homme, même le plus pourri, renferme en lui une lumière que l’épaisseur des circonstances, du milieu, des préjugés, des superstitions, cache ; il suffit bien souvent de peu de choses pour qu’elle jaillisse : un sourire, un coup de pierre, une rencontre, même des blasphèmes, à condition de s’accrocher à la vie avant de lui chercher un sens. On devrait faire de l’amour de la vie un métier. »

Williams Sassine, Saint Monsieur Baly, p.253

Jacques Chevrier, incontournable promoteur des lettres africaines en langue française (juré du Grand prix littéraire d’Afrique noire, fondateur du prix Kourouma, critique universitaire…) lui a consacré une thèse en 1992, devenue livre : Williams Sassine, écrivain de la marginalité (1996). Lylian Kesteloot, toute aussi essentielle que Chevrier, le mentionne dans ses anthologies et articles comme par exemple admis au club des « auteur du chaos » des années 80. Dans Désir d’Afrique (2002), Boniface Mongo-Mboussa l’évoque, et dans le supplément du livre, L’Indocilité (2005), lui dédie carrément des pages entières, d’où ressort principalement sa grande veine humoristique. Bernard Mouralis, grand exégète de la littérature africaine lui aussi, et cheville ouvrière de la revue Présence africaine pendant de longues années, l’a salué et analysé dans ses écrits. Romuald Fonkoua, rédacteur en chef actuel de la même revue et professeur de lettres à la Sorbonne, a décrypté son œuvre. Elisabeth Degon, bibliothécaire émérite, dans un souci plus exhaustif, a retracé toute sa vie dans un essai : Williams Sassine, itinéraires d’un indigné guinéen (2016). Dans les revues, particulièrement celle de son éditeur principal, Présence africaine, on ne compte plus le nombre de textes, mentions, références, interviews, de Williams Sassine.

Hommages : le manque et le trop-plein

La moisson globale est généreuse. Ça en fait du monde, du beau monde même, onction de la validation ultime. De tous ces hommages point globalement le même sentiment : celui d’un écrivain atypique, que tant de textes essaient de confesser pour élucider la parcelle de mystère encore imperméable de l’homme et de son œuvre. La tonalité et le registre sont ainsi toujours les mêmes : louangeurs. Quoiqu’un tantinet circonspects, mélancoliques et empreints de regrets. Comme si l’étoile avait filé trop vite, sans livrer toute sa lumière dans la symbolique charpentée par Paul Verlaine des « poètes maudits ». Un goût d’inachevé donc…

Parmi les nombreux échos de cette célébration, aux inclinations – et c’est notable – globalement posthumes, dominent quelques invariants. Le champ sémantique isole en effet, avec récurrence, deux étiquettes pour caractériser son œuvre : à la marge et indigné. La première pour la singularité et la difficulté – voire l’impossibilité – de le mettre dans une case ; la seconde pour l’énergie fondatrice de son œuvre. On doit ainsi aux écrits de Jacques Chevrier, qui ont le primat de la chronologie, d’avoir plus ou moins imposé cette grille de lecture de la marginalité. Au fur et à mesure que sa notoriété tardive a commencé à se déployer, la filiation des analyses, ainsi influencées, a creusé ce sillon à la fois intéressant, inspiré mais pourtant réducteur, parce qu’en voulant échapper à la tentation de la caricature, elle tend parfois à la nourrir, desservie du reste par la technicité et la rigidité universitaires. On doit à Elisabeth Degon d’avoir quant à elle formalisé dans son essai – qui a la force de la biographie et de la bibliographie, mais aussi celle de l’analyse et des retombées posthumes de l’œuvre – la relation entre l’auteur et ses contemporains, son pays, ses occupations. En dégageant l’indignation comme une force motrice, et les chemins escarpés de son parcours, recoupé par l’usage au pluriel de « itinéraires », elle donne à apercevoir la source de cette verve et l’environnement qui a présidé à sa naissance.

Cependant une curiosité est frappante : l’absence de Sassine dans ce qu’il est convenu d’appeler les « classiques » dans leur acception la plus communément partagée qui forge la popularité. Dans son remarquable essai, la Fabrique des classiques africains (2017), qui balaie les chemins de légitimation des œuvres africaines depuis 1960, Claire Ducournou rappelle le tropisme et la centralité française dans ce processus. Elle y évoque plusieurs critères pour prétendre à l’estampille « classique ». L’un d’eux est l’importance d’avoir un éditeur d’envergure et Français, dans une littérature héritière des traditions et où le compte d’auteur est tombé progressivement en disgrâce. Sassine a de son côté publié chez de petits éditeurs (L’Afrique en morceaux, 1999, le Bruit des autres par exemple) en parallèle ou après Présence africaine. Claire Ducournou mentionne aussi l’importance de la faculté des livres à être enseignés, et donc leur vocation à intégrer les manuels scolaires, ce qui passe par une validation universitaire qui pave la voie à la suite. Avec le prestige des signatures universitaires si importantes dans la reconnaissance des pairs, l’affaire paraissait bien prometteuse. De ce côté en effet, Williams Sassine est bien pourvu, et l’injustice qui a semblé avoir agi contre lui de son vivant est, en partie, rachetée. Comme si la profusion des hommages posthumes, inconsciemment, admettait une forme d’oubli coupable. Ils ne sont pas nombreux en réalité à pouvoir se targuer de susciter cet intérêt académique aussi important et si essentiel dans le processus de fabrication et d’institutionnalisation littéraire du legs. Sassine coche donc une partie des cases. D’où vient alors que son œuvre semble encore, hors des cercles d’initiés, un poil sinon totalement méconnue ? Malgré une notoriété certes tardive mais établie, avant et après sa mort, il ne semble pas jouir d’un rayonnement à la mesure de son talent ni à hauteur de la célébration de ses pairs. Le mystère reste donc entier. D’où la survivance ou presque, d’une mythologie autour de cet auteur métis, carrefour de plusieurs identités culturelles, à la fois seul et singulier, même chez lui.

La gloire populaire quant à elle est habituellement confectionnée par plusieurs facteurs : les honneurs et prix, les ventes, dans une certaine mesure le relais médiatique, l’inscription régulière dans l’agenda du circuit des mondanités littéraires et la convergence des critiques qui établissent la légitimé et l’aura. De ce côté, Williams Sassine est moins touché par la grâce. On est en bout de course face à un auteur qui, auprès du public, reste moins connu que beaucoup de ses pairs. Un « classique » au rayon d’irradiation encore modeste. Dans son livre, Elisabeth Degon donne à voir des éléments qui permettent d’évaluer comment l’auteur a vécu cette confidentialité : une tendance dépressive, un mal être chronique, une certaine instabilité financière. Et si vers la fin de sa vie, l’écrivain avait commencé à voir s’élever, au-dessus de lui, « le soleil des immortels » – la gloire dans les termes Balzaciens – il en a si peu joui que la saveur en est restée altérée.

Un ancrage guinéen : le contexte et ses influences sur l’œuvre

Parler de Sassine, c’est essentiellement s’inscrire d’abord dans un territoire : la Guinée. Un détour historique s’impose. La tradition d’une violence politique, militaire, dictatoriale, qui forge les tempéraments d’écrivains chez qui la résistance ajoute une charge dramatique compte tenu des risques de répression. Sassine est un homme de cette Guinée qui a vu ses enfants glorieux quitter le pays dans des exils forcés, entretenant ainsi la légende de l’intellectuel résistant ou « spécifique » au sens Foucaldien ; une figure historique du combattant des Lumières. Chez Thierno Monenembo, grand ami et héritier naturel de Sassine, cette vocation est devenue principielle, un attachement à s’ancrer géographiquement et à lutter contre les bâillons avec le risque de la mort ou de la marge. Sassine dut faire face, en aîné, à ce dilemme : un amour pour Kakan sa ville de naissance, un attachement à la Guinée, mais la solitude et l’âme chagrine de lutter contre des réalités qui semblent inamovibles. Comme un symbole, l’un et l’autre, à différentes époques, sont rentrés s’installer dans leur pays une fois un semblant de stabilité acquise. Problématique commune dans tout le continent, l’extraversion de la culture met la lumière sur ces choix forts, si peu répandus qu’ils en deviennent héroïques. L’acte « politique » d’une inscription locale donne au choix de l’ancrage des accents héroïques. Accents nécessaires même si, en termes de popularité et des intérêts des populations, ce combat reste discret, sinon vilipendé par les tenants du statut quo, parmi lesquels on trouve des pairs qui s’en accommodent fort bien.

Cette trame résistante, mais sans fanfares, colorera toute l’œuvre de Williams Sassine : il y aborde toutes les facettes de cette Guinée éternelle où il vit le jour en 1944 ; y projetant les ombres de ses blessures. Il y met parfois la même candeur poétique qu’un Camara Laye parlant de Kouroussa dans L’enfant noir (1953), mais le Jeune homme de sable (1979), deuxième roman de Sassine, est bien plus musclé que l’ode doucereuse de la forge de l’enfant noir. Un livre plus habité, à la verve plus tonique, où on retrouve déjà les obsessions de l’auteur : le combat pour la justice, la dénonciation des privilèges fossilisés, l’énergie de la révolte qu’incarne un jeune homme qui ne renonce pas à girafer au-dessus du tableau sombre de la réalité, pour envisager l’espoir. A la mort de Sékou Touré en 1984 et l’euphorie tétanisée qu’elle provoque, Sassine rentre chez lui, lui l’ancien exilé. La redécouverte des rues, de cette Guinée exsangue où l’espoir s’entête à ne jamais quitter les cœurs, lui inspire un livre, Le zéhéros n’est pas n’importe qui (1985). Fresque à la première personne du retour au pays après la chute du despote. Roman enlevé, à la fois lyrique, drôlatique, mais aussi tendre et grave, il dépeint la Guinée en terre-martyr. Le rire succède facilement aux larmes, et avec la force d’une narration faussement naïve, on suit l’auteur dans les méandres de ses cauchemars que vient souvent réveiller la vive énergie de l’espoir qu’incarnent presque toujours l’humour et son pendant chez Sassine : l’amour.

Des usages de la truculence, d’une assignation à l’autre

Comment ne pas donc évoquer son style, hâtivement placé sous le sceau de la verve truculente ? De la truculence, il a été déjà beaucoup question dans la littérature africaine. Etiquette nouvelle, née des cendres de l’exotisme-mère, elle désigne cette inclination à la couleur, aux entrailles, à la fête, qui contrecarre le classicisme de la langue et le sérieux un poil barbant de l’analyse. C’est dit rapidement, mais en somme l’essentiel y est dans la perception du sens commun. Comme prophète de la truculence, Sony Labou Tansi fut un maître : le foutre, le sang, la poésie, l’art de la mise en scène, la rébellion contre les codes classiques, avec le génie et l’audace, ont fait de son œuvre la force d’une école nouvelle dont l’influence est perceptible chez beaucoup d’auteurs congolais et au-delà. Amadou Kourouma, bien avant lui, et dans une envergure plus grande, avait tracé sinon inauguré le sillon de l’inventivité linguistique comme élan nouveau, émergeant des trippes du continent. Il a laissé une patte. Ainsi, chemin faisant et émules glanées sur le chemin, de demande de fraicheur – souffle face à la rigidité académique – la truculence tend parfois à devenir sa propre caricature. La bannière rassemble beaucoup de livres inégaux. Elle a fait « style », gouaille foutraque et énergique, elle est devenue identité littéraire d’un Sud dont on célèbre l’extravagance comme une part presque biologique de son ADN. La truculence est ainsi souvent inconsciemment dépolitisée, perçue comme une farce artistique, dépourvue de questions sociales, gage donc d’authenticité sur le vif qui puise dans le cliché, avec un seul avantage sur l’ethnologie : celui de la légitimité de la peau et des origines.

Rejeton des exotismes coloniaux, on quitte une assignation pour une autre. Paradigme faussement nouveau qui démontre que tout change pour que rien ne change : des auteurs africains, on semble toujours attendre non la liberté absolue de la création, mais un bout d’Afrique truculente donc. Les critiques ne s’embêtent plus, la truculence a une odeur, des couleurs, une verve. C’est l’allié presqu’infaillible des quatrièmes de couverture. La tenue du style est souvent vue comme la soumission à l’académie – du Quai Conty parisien, s’entend. Pas par tous, et il est ainsi notable et bien heureux de voir des auteurs, comme Thierno Monénembo, Emmanuel Dongala, et bien d’autres, ne pas céder à cette tentation de redéfinition de soi par le biais de la surcharge linguistique et la recherche « d’effets », car la redéfinition est par excellence l’inauthencité : le naturel est et ne se proclame pas. Et même, à bien y regarder, la truculence n’est pas une fin mais un moyen. A ce titre, elle est universelle. On la retrouve partout, à dose parcimonieuse, escorter les littératures dans le monde.

Celle de Sassine aussi, dont l’œuvre porte l’empreinte de cette espièglerie – elle qui rassemblait toutes les émotions. Il y a donné la mesure d’une démocratie de la truculence qui désigne, quand on la déshabille de ses prétentions émancipatrices, rien d’autre que le rafraichissement du style, assez commun dans l’ordination littéraire. Camara, le héros avatar de Sassine qui rentre à la chute de Sékou Touré, découvre l’alcool, plaisante sur le clitoris, se moque de sa femme et de son enfant, raconte des péripéties endiablées des rues de Kakan. Le même Camara rentre ainsi chez lui plein de rêves et d’excitations. Mais entre les facéties de la vie à Kakan, et la recherche d’un trésor familial qu’il veut récupérer, toute l’énergie désopilante du livre finit fatalement dans la gravité d’une situation dont il ne peut se détourner, et que son art du roman, doit affronter après ses grandes respirations poétiques.

Plus ambitieux, Saint-Monsieur Baly (1973), son premier livre, raconte l’aventure d’un ancien retraité qui, contre des vents hostiles, veut créer son école. D’épaisseur plus politique, on y retrouve le goût de la blague, de la formule, le souci des petites gens et la peinture jamais résignée de la misère, dont l’auteur s’est fait le galeriste. Dans une Afrique où l’école, sous les assauts répétés du manque de moyens, périclite, ce combat pour faire vivre un lieu de transmission rend le livre urgent, intemporel. Tout y est presque de la chair de Sassine, à la fois la finesse, mais aussi la solennité et les grandes digressions philosophiques, dont l’incisive portée ne laisse indifférent. Une énergie du récit palpitant mais sage ; où l’humour demeure « la politesse du désespoir. ». Sa vie tourmentée, instable, entre voyages en Mauritanie et dans la sous-région, son statut de professeur de mathématiques, tout son itinéraire est perceptible dans son œuvre. Elle y puise et s’enrichit de cette rage, tantôt violente, tantôt poétique, mais pour sûr rieuse : celle d’un soldat qui n’avait pas les moyens d’un combat face à des adversaires invincibles. Et dont le rire, dans ses multiples fonctions sociales, est devenu le refuge. Jusqu’à ce visage tendre, mais profondément grave, ses yeux d’enfant éternel, qu’abritaient ses boucles noires.

La satire : le refuge et l’école de la liberté

L’énergie de Sassine rayonne, et quand au début des années 90, Mamadou Diallo lance le satirique le Lynx sur la place de Conakry, c’est comme par évidence, dans la communauté des esprits, que Sassine prend part à l’aventure. Le tirage est modeste et Lansana Conté, le président Guinéen, n’est pas toujours joueur. L’horizon du journal est flou. Il faut séduire un lectorat, le débusquer, naviguer à vue entre les tirs ennemis potentiels. Mais le journal tient, il deviendra une référence, du fait de son œil acéré, son humour, des plumes de ses contributeurs. Mais surtout grâce à la rubrique courue de Sassine « la chronique assassine » ! Il y fait montre de toute l’étendue de sa palette dans l’exercice des entrées régulières. La mélancolie transperce ses billets et les piques plaisent. Le lynx, quelques années après, est devenu un groupe de presse prospère, salué et primé, s’encrant dans la tradition de la satire continentale, jusqu’à Dakar avec feu le Cafard Libéré ou encore aujourd’hui le P’tit Railleur, qui tissent la toile d’un combat pour la liberté sans trompettes militaires. La satire dans le continent a produit de grandes plumes mais bien plus en encore, elle rassemble des esprits, des hommes, le cœur même d’une marge où dans la chaleur et la camaraderie, l’anarchie se brandit comme résistance face à tous les dogmes.

Williams Sassine est mort en 1997, 53 ans. Relativement jeune même pour les standards du continent à la veille de 2000. Derniers jours tristes. La reconnaissance ? Elle est venue quand il s’en allait, ou après sa mort. Alors qu’il était déjà dans la déshérence, terriblement seul au milieu des huées silencieuses et des hourras. Comme si un cordon invisible l’avait enceint et isolé des célébrations tardives. Un cas de plus de la cruauté des temporalités dans la littérature, entre ceux qui prennent le train, ceux qui restent à quai, ceux qui arrivent en retard et courent derrière lui. Ceux qui ont loupé le bon moment ou pris le mauvais train…Une histoire de fortunes et d’infortunes, mais aussi celle d’une mystérieuse incompréhension. Mais l’essentiel semble bien acquis. Au total, une dizaine de livres en 25 ans, et les louangeurs universitaires avaient bien raison : Williams Sassine est de la trempe des plus grands. Et sa tragédie relative ajoute à la chose un surplus de saveur. Plus que l’indignation et la marge, l’un qui dit la seule colère, l’autre qui dit la potentielle folie sublime, c’est le rire qui semble être le soleil illuminé et édenté qui transcende ses livres et sa vie. Un rire peu exclamatif ou ivre. Un rire pudique et inquiet. Un rire comme offre de fraternité. Un rire sans hostilité. Un rire attaché à l’amour de sa terre et des siens. Mais un rire à l’image de ces « héros » ou « zéros » qui peuplent ses livres, combattants pour des valeurs nobles mais semblant condamnées. Un rire grave qui fait écho aux mots de Romain Gary dans La promesse de l’aube (1960), autobiographie sublime où l’autre prophète de la gaité et de l’humour inquiets, comme thérapie face à la brutalité du monde, écrivait : « j’ai grandi dans l’attente du jour où je pourrais tendre enfin ma main vers le voile qui obscurcissait l’univers et découvrir soudain un visage de sagesse et de pitié ; j’ai voulu disputer, aux dieux absurdes et ivres de leur puissance, la possession du monde, et rendre la terre à ceux qui l’habitent de leur courage et de leur amour. »

Axelle Kabou, l’excommuniée

C’est un drôle de voyage, pratiquement sans destination, peut-être sans but formel, mais qui ne manque pourtant pas d’intérêt. Aller à la recherche d’Axelle Kabou, intellectuelle camerounaise d’une soixantaine d’années aujourd’hui, qui s’est réfugiée dans le silence depuis de longues années, c’est l’espérer furtivement, sur la pointe bretonne, au détour d’un indice numérique. La perdre. Finir par ravaler sa frustration, et se soumettre au mystère. Le coffre-fort semble-t-il est bien scellé, rien ne s’ébruite même en tambourinant de manière frénétique à la porte du secret. Il y a dans le silence de cette préretraitée forcée, les mêmes reflux amers que ceux de Yambo Ouologuem, autre sublime pestiféré des Lettres africaines, dont le mutisme enclos à Sévaré, est resté incorruptible jusqu’à sa mort en 2016, laissant le mythe entier ; le mystère encore plus enivrant.

Le mystère pas si mystérieux d’une retraite

Pour Axelle Kabou, on peut bien gloser, échafauder des plans, avancer des hypothèses, n’empêche, les indices sont maigres, et sauf à faire parler les témoins, les indiscrets, et intermédiaires – dont les propos sont parfois sinon toujours sujets à caution – il serait imprudent de la ventriloquer de loin. Plus sage sans doute, est-il, d’exploiter les documents ou pièces à convictions disponibles. A l’inventaire, il reste deux livres, une dizaine d’interviews, des recensions dans les travaux universitaires, des critiques ; mais surtout, de tout ceci, retenir : une réputation qui essaime encore, de colloques en conférences, où des années après son retrait du monde, la rancune contre elle reste tenace. Elle occupe le mauvais rôle : celui de traître. Comme traces d’une vie littéraire, même courte, on aura sans doute vu beaucoup plus fourni et plus bienveillant. Et la question assassine intervient dès lors très vite : pourquoi ? Pour y répondre sans gager d’être convainquant, ni promettre la « vérité », il faut brosser l’image d’un demi-siècle de débats intellectuels couleur afro, où une jeune femme de trente ans, avec insolence, et un talent sûr, probablement une certaine candeur, et sans doute bien des imperfections, a jeté un inconfort inhabituel dans les perceptions africaines de soi ; inconfort dont les traits prophétiques, aujourd’hui encore, défient ses contempteurs et le temps.

Un contexte et un livre, le début de la tourmente

Tout commence par un cri de naissance, 1991. Un livre inattendu par lequel arrive la déflagration. Le contexte africain n’est pas reluisant. Guerres, famines, horizons chaotiques, le tableau est sombre. Les promesses des indépendances s’ensablent dans la réalité d’un devenir ennuagé ; et au chevet du continent s’empressent bailleurs étouffants, institutions libérales carnassières, charognards en quête de pitance cadavérique, énamourés en quête d’exotisme, et vendeurs enivrés de cercueils. La seule vérité pourtant, c’est que les rédactions occidentales et leurs antennes puissantes, de Paris à Londres, peignent un continent à l’agonie, et il se dit même, dans les discrets télégrammes du cabinet de Bill Clinton, que rayer ce continent de la surface du globe, ne se ferait ressentir. Mais de ces grandes messes basses, plutôt communes en ce temps, racistes de surcroît, peine à émerger un propos rationnel pour expliquer, sans œillères ni lorgnettes, comment on en est arrivé là. L’image des réfugiés, baluchons sur l’épaule, des enfants malnutris, des crimes politiques, des maladies, des dictateurs découpés dans les rues, est obsédante et peint le continent en tragédie chronique. D’autant plus que ce récit médiatique apocalyptique a cohabité sans heurts majeurs avec le registre élogieux des tiers-mondistes, majoritairement blancs, qui au mépris de toute étude sérieuse, faisaient déjà entendre le refrain un poil paternaliste qui fait la paire avec le racisme négatif – avec la prévalence toutefois chez eux de la responsabilité occidentale dans le drame africain. Ce propos vire vite en catéchisme et la décolonisation sublime (Fanon, Bandoeng, Algérie…) à la mode aidant, cette idée devient paradigmatique. La faute à la colonisation s’impose très vite comme le paradigme. En somme, la bannière de ralliement, du nord au sud, qui, sur la base du sentimentalisme, plus que sur des bases factuelles, fédère des acteurs pluriels. Publier donc, dans cette période, Et si l’Afrique refusait le développement ? avec ce titre faussement naïf, prenant à rebours les thèses les plus établies, legs des farouches luttes anticoloniales, c’était se livrer à un jeu de massacre. Axelle Kabou en fit (et en fait) les frais.

Un essai à rebours des thèses dominantes

Elle a alors une trentaine d’années. Est totalement méconnue du sérail. Elle ne se démonte pas, et sa thèse est simple : les causes des problèmes africains sont à chercher dans un refus du développement, considéré comme une injonction exogène et que tout dans la structure des sociétés africaines méconnaît. Dans ses mots, cela donne : « L’Afrique doit être invitée à repenser ses choix idéologiques et sociaux, être amenée à comprendre clairement pourquoi le libéralisme économique généralisé ne peut aboutir qu’à une catastrophe. En d’autres termes, au lieu d’inciter les africains à s’entre-égorger par programmes d’austérité et de privation interposés, il faudrait d’abord chercher à savoir pourquoi l’audace, l’imagination, l’inventivité, restent des denrées rares chez eux, au bout de trente années d’indépendance. Il faut, en un mot, se rendre compte que l’Afrique a mis autour d’elle-même un puissant dispositif culturel permettant de déprimer à la base tout désir de créativité. » (Kabou, 1991 : 84). Voici pour le constat sans détour. La devise du livre, des pages avant, annonçait déjà comme promesse : « A ce titre, ce livre est bien celui d’une génération, objectivement privée d’avenir, qui a tout intérêt à travailler à l’effondrement des nationalismes étroits des indépendances, et à l’avènement d’une Afrique large, forte et digne. » (p.14) Ce constat fondateur mène à une analyse documentée, transversale, volontiers bagarreuse, à la langue chatoyante, et déjà à un amour de la formule qui fait mouche. Pour ne rien arranger, l’auteure fait appel, déjà en exergue du texte avec deux citations malicieuses, à Edem Kodjo et à Albert Memmi, incontournables auteurs de la décolonisation sous le mentorat desquels elle s’abrite, et souvent à propos.

Plus loin, le catalogue des références s’étoffe : du Cheikh Anta Diop à foison, qu’elle semble admirer, Julius Nyerere, Fanon… Elle chasse sur les terres de ses détracteurs potentiels et pioche dans l’héritage panafricain qui reste une source commune quand elle ne tombe pas en coupe réglée des sectarismes. En plus, elle a bachoté : des coupures de presses, une bibliographie impressionnante, une hargne dans les références, des citations, viennent prévenir les procès probables en légèreté. C’est un vrai essai, dans la tradition de la colère sublime, avec ses envolées emphatiques comme ses faiblesses répétitives, propres aux épanchements indignés. La manœuvre est habile de sa part et l’ensemble est entrainant. Mais quelques extraits mas dégrossis sont du pain bénit pour ses ennemis. En effet le langage aux codes racialistes ne passe pas, surtout au vu du passé, du passif, de l’estime de soi mise à rude épreuve par les parenthèses esclavage/colonisation et leurs séquelles ; tout cela venant d’une fille du continent. Un crime de lèse-mélanine ! Impardonnable ! Voilà une accumulation qui rend les réactions épidermiques, car la plume est partie trop loin dans la plaie, jusqu’à l’os, sinon au cœur. Elle charrie des blessures liées au refoulement de cette histoire encore trop fraîche ; ce crime de révélation du sacré que ne pardonnent que très peu les siens.

Bilan : assez de tares pour apparaître comme la figure même de la félonie. Quand on remonte cette période, la réception du livre se fait en deux temps : l’essai est salué, la scène médiatique s’embrase, la nouveauté intrigue, l’originalité est piquante. Qui est cette jeune femme formule-t-on in petto avec un mélange de curiosité saine et de voyeurisme. Le livre se diffuse et fige chacune des chapelles dans ses certitudes. C’est un objet brûlant que chacun se repasse. Mais très vite arrive la deuxième lame, pour contrer l’enthousiasme qui commence à épaissir. Le crash succède à l’envol. Le livre devient un phénomène malodorant : du souffre brut. Comme toujours, peu importe qu’il soit lu, ses thèses, ramenées à l’os, les découpes malhonnêtes de son propos, les interprétations malveillantes, font flores. Et les critiques abondent. Il est étonnant à les recenser de voir le nombre de textes qui se sont élevés dans les revues contre cet essai rapidement disqualifié pour ses charges qualifiées d’« excessives » ! Jean-François Revel, auteur du pamphlet Pourquoi des philosophes ? (1957) l’annonçait pour se défendre contre les attaques : la meilleure manière de tenter de disqualifier un livre, c’est de le qualifier de pamphlet. Car cela suppose l’excessif donc l’insignifiant. Mais il s’empressait d’ajouter que la vérité est toujours excessive parce qu’insupportable. Axelle Kabou, grande lectrice d’essais, a sans doute lu Revel mais elle ne déjoue pas pour autant le piège qui se referme sur elle.

Le processus de la quarantaine

Des deux côtés des relations post-coloniales, elle est prise en étau. Récupérée par les paternalistes négrophobes ; vilipendée par les maternalistes négrophiles ! Tous parisiens. Pas sûr qu’au fond du Cameroun, on eut ainsi la chance de se faire une idée… Mais peu importe. Son discours n’est ni souhaitable, ni défendable, il vient faire grincer le récit porteur de la décolonisation, et qu’à ce titre, le bâillon est l’instrument efficace. Vient ensuite le temps des attaques personnelles, sur un texte qu’elle n’aurait pas écrit, sur son ascendance familiale qui entérinerait son statut d’uncle Tom, sur ses complexes biologiques. On dégaine Frantz Fanon pour lui prêter un masque blanc et la maintenir en distanciation sociale et littéraire. On note alors le nombre impressionnant d’écrivains et d’intellectuels qui mènent le front pour la débusquer en termes peu amènes. Finalement, de débats sur l’essentiel, très peu. Celle qui est fonctionnaire internationale repart dans sa tanière. Elle ne s’épanche que très peu sur les attaques et consent à un silence, sans jamais renier, au fil des années son livre incriminé.

Dans la mécanique de sa mise à l’écart, il y a tout ou presque du rituel de l’excommunication : le blasphème originel, le rejet fanatique et fatalement le silence. C’est un mauvais filon que d’essayer dans son œuvre de responsabiliser les africains en termes crus et sans imputer la responsabilité à l’ailleurs. Ceux qui s’y risquent ont souvent des fusils à une munition. Même habile, un tir esseulé dans la cible et c’est plus ou moins la fin de partie. Jean-Paul Ngoupande et Moussa Konaté en sont d’autres exemples avec des fortunes plus ou moins similaires. Cette ligne de crête est à risque, et tomber du mauvais côté de la barrière, celui où le reniement de soi (thèse offensive d’un essai de Bourahima Ouattara paru en 2017 chez Présence africaine) condamne à la solitude. Même Ayi Kwei Armah, auteur du merveilleux et sombre The Beautyful Ones Are Not Yet Born (1968), lui qu’on ne suspecte d’être un renégat, a dû endurer que le pape Chinua Achebe attaque son livre comme prêt de flanc à l’ennemi. De René Dumont à Stephen Smith, de L’Afrique noire est mal partie (1962) à la Négrologie (2003), il s’est écoulé un douloureux temps, trois décennies, où tout ce qui s’apparente à une critique des dispositions endogènes africaines, vous faisait remonter à l’ascendance du conte Arthur de Gobineau et à ses tristes délires raciaux. Comment faire la part des choses ? Entre un racisme évident, condescendant, et la parole intellectuelle libre, critique, radicale, comme contribution à la controverse continentale et au-delà ? Peut-on sacrifier un esprit, un talent, pour la simple et bonne raison, d’un blasphème premier contre un ordre, qui plus est relatif ? Quid du débat, comme fondement académique, manière presqu’unique de tester la vérité, de la confronter, d’éprouver sa solidité et sa résistance ? Quid de l’exigence de scènes ouvertes représentatives de la diversité des opinions pour ne pas nourrir des marges déjà acquises aux marchands d’espoir qui conchient la culture ? Des questions sans doute vaines, idéalistes, mais essentielles. Aujourd’hui, Axelle Kabou ne parle plus. On s’empressera pour objecter que rien ne l’empêche de parler. Objection sans doute recevable, mais c’est oublier, la violence d’une séquence et le refuge que peut être la volonté de la tabula rasa. Malgré tout l’hygiénisme qui javélise les propos estimés inconvenants, les problèmes sont restés les mêmes et comme un pied-de-nez, il n’est pas sûr, qu’elle eut franchement tort.

Le bref retour avant la retraite définitive ?

20 ans après Et si l’Afrique refusait le développement ? Axelle Kabou est revenue sur la scène, avec un livre historique ambitieux, Comment on en est arrivé là, publié en 2010. Fresque impressionnante qui redresse l’histoire du continent. Moins polémique, tout en gardant son rythme, son érudition, sa densité, le livre est passé relativement inaperçu. Comme si le mal était fait et que la réputation sulfureuse avait glacé les intérêts, ce volume, essentielle contribution à la discussion, est marginalisé, frappé par la malédiction. Les structures hiérarchiques, qu’elles soient religieuses ou traditionnelles et leur aura dans le continent, ont figé, de concert ou à la suite du temps colonial, les scènes africaines dans des postures immobiles. Le monde intellectuel, au lieu d’y faire entendre une note dissonante, y a apporté une certaine caution, dont le développement tardif est préoccupant. Il fut un temps, pas si vieux, par revues interposées, Senghor et Mongo Béti pour ne citer qu’eux, pouvaient s’invectiver en termes très verts, sans pour autant que la disqualification ne vienne jeter l’opprobre sur l’un des protagonistes. Il semble que ce souffle d’échanges contradictoires et vifs, qui a été actif dans une certaine mesure chez les aînés, n’infuse pas assez dans les temples actuels, où le nettoyage numérique des réseaux sociaux – et pas qu’eux – n’aidant pas, le désaccord finit toujours dans l’hostilité. Peut-être est-ce, pour le travail de l’esprit et l’univers littéraire, dont l’échange épique est l’énergie principale, la plus mauvaise des nouvelles : une apathie doucereuse, signe le plus clinique de l’extinction prochaine. Un calme relatif où la qualité des textes ne fait plus les hommes, mais les qualités morales des hommes, font les textes.

Ceci ne fait bien sûr nullement d’Axelle Kabou une sainte. Le statut d’exclue ne garantit pas le martyr, et fort heureusement. Une victime n’est pas une immaculée. Le statut de victime n’ouvre qu’un droit : celui de la justice. Il n’est pas un privilège. Inutile par conséquent de demander sa canonisation – elle s’y opposerait du reste – mais seulement souhaiter qu’une culture de la controverse saine viennent qui rendre lui hommage pour éviter d’autres gâchis. L’histoire littéraire du monde regorge d’exemples d’auteurs crucifiés, d’étoiles filantes, d’œuvres monolivresques, d’injustices, mais cela fait partie du deal ; il faut consentir aux lois d’un monde marchand où la caducité peut frapper jusqu’au talent car rien n’est acquis, pour un lectorat qui change, et un commerce qui s’adapte à la cruelle loi de la mode. A ce titre, il n’est nullement besoin de se pâmer ou d’être béat, face à Axelle Kabou. Ni d’entretenir l’image de l’écrivain maudit, déchu, contre une caste dorée. Ce serait bêtement renverser l’accusation et barboter dans les passions tristes. On se souviendra de l’enquête fouillée [i]et inestimable de Jean-Pierre Orban, sur Yambo Ouologuem et de son manuscrit « le devoir de violence ». Où on apprend qu’il est souvent bien cavalier d’ériger rapidement des héros en martyrs victimes pures d’injustices, car les péripéties sont souvent bien plus complexes et on y est toujours, même pour peu, dans son malheur. Ses livres sont discutables. Il faut les discuter donc et non les brûler dans ces autodafés chics qui caractérisent notre époque. Voilà la seule requête. L’échange comme filtre, pour ne pas nourrir les marges et leur appétence à la conspiration. Cette logique académique de la contradiction est la perte originelle du continent, où l’absence de scène locale, de fait momifiée ou interdite, déporte les discussions ailleurs, pour rejoindre la terrible extraversion des ressources : humaines, économiques et idéologiques. Et Axelle Kabou le note si bien, dans sans doute le flair le plus inspiré de son livre.

Boniface Mongo-Mboussa qui fut l’un des derniers à recueillir son propos à la sortie de son dernier livre, dans un remarquable entretien[ii], fleuve mais riche, se souvient d’une femme obsédée par le travail et blessée. La défendre, c’est prendre le risque de porter une part de son opprobre sur soi. Et c’est lourd. Elle qui ne se considère pas comme pas comme « écrivain », y donne les clefs de son travail d’essayiste scrupuleuse et bosseuse. Le propos est vaste, vertigineux et tire à grands traits le portrait de ce mystère, sur lequel chaque partie, à coups de ragots, émet des hypothèses sans jamais percer à jour les vérités. Victime zéro de la nouvelle ère des excommuniées, Axelle Kabou peut s’honorer d’avoir semé une graine. Celle dont ni l’excommunication, ni les brimades, ne peuvent empêcher la lente et inexorable floraison.  Dans l’histoire, les censeurs ont toujours perdu en bout de course. Des victoires – et encore – immédiates, pour des défaites au long cours.


[i] https://journals.openedition.org/coma/1189

[ii] http://africultures.com/comment-lafrique-en-est-arrivee-la-9916/