P’tit Railleur Sénégalais

 

Gagny Lah : l’étoffe, l’éros et la caste

L’adage du vieux sage Alfanaw avait fini par valoir prémonition ! Il tenait dans cette prophétie : « méfiez-vous des petits gros sans charmes évidents, potentiellement chauves voire inoffensifs et des tailleurs vaguement efféminés, car ils sont les véritables géniteurs de nos enfants. » « Ils ont, rajoutait-il, peu avare de sa science, l’oreille, les mensurations, la proximité libidineuse et les secrets des couples qui vacillent ou qui naissent. Si les taxis confessent les femmes, les tailleurs les réconfortent et leurs recousent une splendeur ».

Le temps a blanchi des crânes, ridé des visages d’anges, vidangé des maisons pour remplir des cimetières, que la prédiction reste non démentie. Elle a davantage de vigueur, quand on y songe, avec la récente disparition de Gagny Lah. A la masse commune, attelée aux défis de la survie, ce patronyme improbable n’évoque rien, sinon un exotisme lointain. A l’élite mondaine, perchée sur son promontoire d’aise, il ne dit pas davantage grand-chose, sinon une probable anomalie de baptême. Surgit pourtant, de cet anonymat des destins célestes, une fabuleuse histoire. L’homme, discret travailleur, noble et fin d’aspect, sec, mais lustré d’argent, avait le port haut et le regard malicieux. Coiffé d’une chéchia immaculée, il poussait la coquetterie jusqu’à l’assortir avec un boubou ample et duveteux, à l’intérieur duquel il évoquait la majesté de ces rois des hauts plateaux guinéens, que l’on ne rencontre plus guère que dans les romans de Monenembo.

D’une ascendance pularoïde que suggéraient, outre ses traits tracés à la grâce, ce culte du secret, cette pudeur maniaque qui s’évanouissait dès les seuils de l’intimité, il avait dédié sa vie à déshabiller et à rhabiller les femmes, sans y toucher ; sans que n’interviennent ni la corruption de l’argent, celle de la force, celle de la séduction, ni même celle de l’utilité mutuelle, infligeant ainsi aux violeurs, aux dragueurs, aux polygames argentés, les plus grandes leçons des jalons sur la quête féminine pour ici emprunter la formule de Sayyid Qubt. A 60 ans, il avait réussi son pari. Les femmes le portaient. Les hommes aussi. Ce peuple nu d’Adam s’enfilait des mètres entiers du longiligne sahélien sans rechigner aux encoignures. A l’instar d’une poignée de privilégiés qui avaient réussi au cours de l’histoire à tisser une proximité avec le corps féminin, Gagny Lah s’était hissé directement au grade de meilleur, reléguant Roger Cavaillès, Hugh Efner, et même les serviettes les plus polissonnes qui en savaient des rayons sur l’anatomie des descendantes d’Eve. Les hommes, quoique moins aphrodisiaques à peindre, voyaient leur intimité avec Gagny Lah chahuter leur virilité. Il avait ainsi aboli les frontières de la distinction sexuelle, si chère en pays d’Islam.

Notre homme était devenu une seconde peau, l’habit greffé à l’âme, et l’étoffe d’une sous-région en proie à la fragile nudité de l’insignifiance. On l’exhibait les jours de fêtes. On se drapait de son éclat. Ses plis réguliers, ses motifs ondoyants, pointillaient sur le tissu comme les étoiles perlent dans la robe du ciel ; la voilure de ces Hommes heureux ourlait et dansait au vent, célébrant l’esthétique et l’art, ultimes refuges d’énergie et d’espoir des peuples outragés par le destin.

Privilège des immortels, Gagny Lah avait réglé l’affaire de sa postérité de son vivant. Il s’était aménagé le long de sa vie, une tombe cristalline, un linceul diamanté pour enveloppe finale, peaufinée à l’écriteau par son propre nom, pour achever le paquet à destination des grâces du ciel. Peu importe au final que son nom soit devenu dans le domaine public « Ganila », écorché par la prononciation énamourée des commerçantes qui l’ont propagé, aussi tenons-nous là, la vraie appropriation culturelle, celle qui déforme et adapte, créant le charme poétique et trouble du métissage. En important une étoffe dans laquelle il a imprimé et dissolu son âme et son génie, Gagny Lah peut partir la tête haute. Feuille volante destinée à rejoindre le bocal de la fin de vie pour reprendre Muriel Barbery, l’étoile aura manqué – signe de son humanité – d’éponger les querelles de castes qu’elle a suscitées.

Gagny Lah, ou plutôt « Ganila », était devenu bien malgré lui, le symbole de la résurgence de ces hiérarchies violentes, alourdies par une société d’affichage où la caste s’énonce et s’annonce avec l’habit. Il ne pouvait qu’habiller les Hommes, tâche leur revenait d’y instiller la dose de pudeur et d’humanisme, que le capitalisme sénégalais endogène, dans sa propension à l’accumulation dont la polygamie est un trait distinctif, porte le signe de la vraie richesse. Gagny n’avait pas lu Marx, et sérieusement qui lui en voudra ? Lui qui, au crépuscule de sa vie, a vu un autre ogre du marché de l’étoffe lui mordre le mollet et le jeter dans la tombe de la course au plus scintillant, que l’on nomme dans les cimes dakaroises : Jezner. Combat déloyal et défaite à la saveur divine. Dans les couches de tissus qui se superposent, bariolés de couleurs et de verves des marchés africains, toute la famille, de Wax à Lagos, en passant par Percal et Soie, la communauté étreinte par le chagrin pleure le seul qui avait réussi à faire disparaître l’Homme dans l’étoffe.

Maintenant que les lumières sont éteintes, permets une familiarité Gagny : combien alors en as-tu défaits de pagnes ? C’est pour un ami tailleur !

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Biographie non autorisée de Yaya Jammeh

Yaya Jammeh est tragiquement beau. Il m’est souvent arrivé de m’émouvoir devant cet homme, étreint par l’ire et le rire. Lui et son Coran, son habit massif, son froufrou, son bâton de pèlerin, sa femme juvénile, mais surtout, ses idées – si la décence autorise pour ce cas, ce terme. Yaya, c’est l’enfant qu’auraient pu, malencontreusement, avoir Dadis Camara et T. Sankara. L’accident s’est produit. Ils l’ont eu au bout de la séance de travail. Un beau bébé qui l’est resté. Mais un enfant turbulent et rebelle qui fait la honte de ses parent, de son ascendance tribale et continentale. Tâche dans la famille que l’on essaie de déshériter mais qui revient comme un boomerang. Enfant avec lequel, liens de sang et chair obligent, il faut composer. Il est l’héritage, le sale et le fier, mêlés.

Une rétrospection par le passé nous montre assez rapidement que Yaya Jammeh n’est pas que l’éructation d’un président fou-déraisonnable. On ne tient pas en cet homme qu’un marginal cinglé. Rétrécir le personnage à sa part de pitre, nous interdit de voir ce qu’il donne à renseigner sur le village Africain, ses bâtards, ses idoles, et ses hontes, souvent condensés en uniques personnes.

Yaya, c’est le jeune soldat qui osa attaquer le pouvoir oligarchique de Gambie. Par les armes, comme toujours. Il chassa l’illégal pour installer l’illégitime. Jusque-là, c’est d’un commun car la recette s’appelle le coup d’Etat. L’Afrique en regorge et c’est la version locale de la démocratie. Yaya, jeune fringant a la tête remplie d’idées. D’idées neuves pour changer la société. L’on dit souvent qu’il faut aux jeunes Etats africains, une poigne, un rigorisme pour inciter les populations au travail, au goût de l’effort et de la règle. Yaya s’en imprègne jusqu’à suinter. Il adosse sa dictature naissante à ce besoin de droit. Papa Dadis et papa Kagamé approuve.

Il faut maintenant reformer. Corriger les inégalités séculaires enracinées par le biais des castes, les connivences politiques. Il attaque le chantier. Du bruit, de la fureur, de la poussière. Au final, pas grand-chose. Mais cette énergie plaît et séduit. Quelques voleurs sont emprisonnés, quelques bonnes actions menées, une armée au pas, un peuple bâilloné, un semblant d’ordre même fait de terreur, grossit dans le ciel de Banjul. Yaya le soldat devient Yaya le justicier. Papa Sankara approuve.

L’appétit vient en mangeant. Et Yaya est gourmand. On ne peut plus l’arrêter. Lui l’ignare, mal né, l’arriviste, peut désormais tenir tête aux grands de ce monde et même les piétiner. Il ne se gêne plus. Première cible, cette langue anglaise de l’asservissement et sa structure même de domination, le Commonwealth. Il en sort. Avec fracas, tambours et trompette. Dans ce continent où la soif d’indépendance est plus difficile à étancher, il  offre des pluies d’eaux douces. L’africain Yaya devient le panafricain, comme au bowling, un strike dans le mile : même des intellectuels aux neurones solidement attachés succombent à son charme. Adoubé par les tenants de la pensée décolonialiste, Yaya jubile. Papa Mugabe qui inaugura le genre, approuve.

La gloire ne suffit jamais à l’homme. Il lui faut une reconnaissance pour asseoir sa domination. Il faut donc à Yaya du génie. Il ne naît pas avec beaucoup de talents. L’école, l’esprit, ce n’est pas son pédigrée. Pensez bien, il s’en fabrique un neuf de génie. Raccourci formidable. Yaya dit guérir le Sida, pouvoir jamais démontré par le canal scientifique mais qu’importe, c’est cette science qui est à plaindre. Le sous-doué par un énorme tour de passe devient le surdoué. Même s’il ne s’attire que mépris, il tient le cap. Les fous et les cons ont ceci d’extraordinaire qu’ils osent tout. Le soldat, le justicier, le panafricain, accueille dans le homme même, le médecin. La pharmacopée africaine – chantre de l’irrationnel-   approuve. Les complotistes et Kém Séba se tâtent.

Après la reconnaissance, Yaya a besoin de support et d’inspiration. L’islam et le Coran le lui offrent. Chapelet et livre saint en mains, il lui manquait Dieu pour aboutir sa légende, le voilà désormais dans sa poche. Symbole de piété ultime qui doit servir de tremplin à la prochaine république islamique qu’il veut, il fait, depuis hier, de l’Arabe la langue officielle de la Gambie, voile ses femmes et muriit sa charia. Les bailleurs de fond et constructeurs de mosquées du Golfe approuvent.

Et les gambiens dans tout ça ? Franchement on ne s’en fout pas un peu, beaucoup, à la folie ? Ou même plus ?

Yaya Jammeh, un enfant d’Afrique, notre frère, la cadet cancre mais zélé nourri à la déjection des aînés. Un bâtard des idées en vogue dans le continent. Le fruit du différentialisme identitaire et du tropisme du « nos réalités ». En rire est le moins douloureux des partis.

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Olympe et Narcisse : les nouveux Dieux des salles

La vulgate « faites du sport« , dernier avatar du capitalisme de l’apparence, du culte égotique et de la performance, voit converger chaque jour un troupeau abondant d’humains vers les nouveaux temples de la sculpture du corps : les salles de sport. Diversement baptisées : « Fitness center », « cardio-training », « cercles de la formes », « Crossfit », c’est le nouveau caprice urbain qui dans une habile logique marchande et son offre de mirage de la beauté corporelle, empile les gains des seuls tenanciers. Nul coin de rue sans voir fleurir ces espaces qui emprunent au lexique entreprenarial tous ses tics et ses anglicismes, et qui, malgré le renfort de pubicités, de vitrines aux nymphes alléchantes, les formules (all inclusive) attrayantes, les muscles si souverains, n’atteignent pas le charme intemporel et caverneux du vieux slogan latin « Mens sana in corpore Sano« . On y promet aux thons, moyennant des sommes onéreuses, des destins de sirènes. Aux piètres dragueurs, au prix de la même arnaque, on promet l’enveloppe corporelle qui corrompra toute femme. Aux cultivatrices généreuses de bourrelets, on suce tout l’argent et pas un litre de graisse. Aux sahéliens, on désosse, outre le métabolisme vidé, le portefeuille délà maigrelet, pour une promesse de muscles fallacieuse. Aux jeunes fringants, au coeur de la splendeur de l’âge, on vend la compagnie de laiderons aux côtés desquels leur estime d’eux-mêmes gonfle et culmine. Le capitalisme y pousse l’atavisme jusqu’à consacrer ses créneaux devenus légendaires pour la sainte activité : ainsi, entre midi et 2, à la sortie des bureaux, avant les afterwork, la diligence capitaliste décharge devant chaque salle des têtes de bétails du troupeau en quête de « bien être« , de maintien de la forme, ayant voué allégence à l’idéologie du « Fit », qui a Facebook pour gloriole, et Instragram pour service après vente.

Devenu droit et devoir, nul n’échappe à la tyrannie régnante de faire du sport, sous peine, à y déroger, de solitude impitoyable avec sa bedaine, son cholestérol, son diabète, sa bonne bouffe sauceuse, exclu et enjoint d’aller se noyer dans son crime dernier, presqu’élevé au rang de péché capital : la goumandise sédentaire. La culpabilté vous transperce moins l’esprit à violer une femme qu’à oser affronter votre entrecôte saignante zébrée de graisse, avant d’aller à la sieste. Aux portes de l’enfer des plats, par ailleurs agapes de nos histoires civilisationnelles, conquêtes fondamentales du génie humain, tranches mémorables pour les communions humaines, s’agite pourtant le vacarme de l’alerte rouge du ministère de la santé publique : attention pour votre santé : manger et bouger. L’inquisition ose jusqu’au dernier bastion de l’intimité. Le bon ceeb qui perlait jadis son huile jusqu’au cou, devient l’ennemi de l’hygiénisme militant qui s’est emparé de la politique. Et avec, le cancer, Mc Donald, le couple et le canapé, la longue et sédentaire espérance de vie, les légumes du troisème âge qui coûtent chers en soins palliatifs ; tous auront, au cours des dernières décennies, inscrit comme urgence politique, dans l’agenda du monde, la nécessité de faire du sport. Nous voilà cernés! Il faut courir, fuir notre destin. L’ombilic de la vie raccorde la santé et l’apparence, le retard au cimetière et l’orgasme du miroir. Le nombre des années et la valeur de la façade. L’odieux couple ne pouvait engendrer que la mode des salles de sport. Prière aux gros, aux malades (et aux pauvres) récalcitrants d’aller se vautrer dans leur inconséquence.

Au seuil de ces nouvelles arènes du « moi », la tonsure des moutons du capitalisme étale sa fringance. Le défilé inégal dérègle la balance pondérale. Les pachydermes et gazelles s’y suivent, mais n’est pas savane qui veut! La moquette de la contemplation en prend un sacré coup! Si d’aventure l’infortune vous y convie, sur les machines, les poids sur la conscience et pas que, calent sur les réquisits de l’effrot. Les tocards à Marcel tourbillonnent, et lèchent leur image sur les nombeux miroirs qui ornent les murs et sans lesquels les salles de sports ne seraient que des cliniques ou des hopitaux. Au son de la dernière gerbe musicale en vogue, les chorégraphies y achopent sur ces popotins malfamés qui réussissent le podige de demeurer hideux même couverts par les rectificateurs de cellulite atitrés nommés leggings. La transpiration et ses exhalaisons tournoient et montent au plafond avant que l’olfaction n’y flaire la couche de parfums artificels aspergés pour éviter l’inconfort. Dans la jungle, les bêtes de toisent, se draguent. Quand bien même les phéromones y dansent et chatouillent les narines, quand bien même les visages défaits par l’effort et la beauté brûlante de cette nudité, sont de nature à enflammer le désir, il y a pourtant comme un goût de plastique, comme un goût de caoutchouc, qui rappellent le froid de la mise en scène, l’absence de naturel. Decret d’une vogue peu charnelle, enracinée dans rien de primordial, les nouveaux Dieux des Salles deviennent esclaves de leur corps et des diktats qui en balisent les canons. Le quotidien machinal reprend donc ses droits, l’homme devient plus sujet qu’acteur, et le capitalisme exalte toujours plus qu’il n’exauce.

Le sport, dépassement de soi, esprit d’équipe, vertu d’enseignement, ayant comme théâtre des hectares d’espaces verts, est vidé de sa substance, embouteillé dans un espace fermé. Pourtant la race du cocu en reveut. C’est d’ailleurs à ce goût de l’impossible qu’elle est tenue et qu’on la reconnaît. Ainsi s’agitent les commerces annexes: l’amour une marchandise, le sexe une performance, le corps un culte, et naturellement les refoulés et invendus du marché consacrent la hierarchie uniquement fondée sur le paraître. La beauté s’érige en seul baromètre. Jean Racine l’avait compris qui disait « il n’est de secret que le temps ne révèle ». On y est. Les promesses des jeans ne sont tenues que par peu de fesses. C’est presque la devise du capitalisme de la performance. Sur le front du mimétisme de la pensée, de la consommation, de la convergence des désirs, de l’uniformisation des goûts, le capitalisme du sport a aussi planté sa bannière comme un tyran après chaque voiture.

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Dictionnaire élargi des Françafriques

Au soir de sa vie, François-Xavier Verschave, était un honnête homme, affable, travailleur et généreux. Il avait la moustache rousse, le visage un peu austère, les binocles bien attachées à un nez fuselé et la calvitie barrée d’une mèche téméraire sur un front proéminent. Il incarnait à s’y méprendre la caste fratricide des africanistes, « le gai savoir de l’exotisme » dont Bernard Lugan est la facette ténébreuse et Roland Colin son pendant scintillant. Il poussait l’académisme jusqu’au choix vestimentaire, une veste rouge épaisse et des chemises à carreaux bariolées, le pantalon côtelé en hiver et allégé en été sous les tropiques. Politiquement, il tanguait légèrement à gauche, le cœur rempli d’empathie pour l’Afrique sans que cette appétence nuisît à son travail du chercheur. En bon économiste, il avait plongé son nez dans des données et raté ses prédictions. Il avait tiré sa révérence à l’ombre, dans l’élégance, léguant une œuvre éclairante, engagée et incontournable. Constats implacables, déconstructions achevées, prénotions déroutées, tyrans blancs et noirs chahutés, vérité toujours pourchassée en idéal, héritage en somme gravé dans le marbre de la gloire des immortels. Ultime caprice avant le trépas, il avait donné naissance à un enfant, le sien, le fruit de ses entrailles, son fils et sa bataille pour lorgner du côté de Balavoine : la Françafrique. Enfant fabriqué à partir de deux livres : Françafrique : Le plus long scandale de la République[1] et Noir Silence[2]. Enfant tellement bien conçu qu’il est devenu, pour reprendre la métaphore wolof, celui de tout le monde. Il avait mis un peu de contenu et de vie en effet à une boutade coloniale de Houphouet Boigny, forgeant ainsi, au souffle incandescent, plus qu’un concept. L’objet en vérité des fantasmes millénaires africains et de son refoulé territorial : la diaspora. Zeste de complotisme paranoïaque, vérité d’une opacité affairiste et criminelle, nébuleuse ombilicale entre le bien et le mal, la françafrique est devenue le réduit où s’entrechoquent les relations entre la France et sa fille aînée. Un refuge qui abrite la lune de miel entre bourreau et victime.

Comme tout fantasme, elle est composite : irriguée de faits réels, de projections, d’inventions grotesques, et d’enjeux personnels voire de cache-misère. Elle sert surtout de prêt-à-penser par lequel tous les identitaires du continent et leurs relais à gauche en France, agitent le coupable pour expliquer l’état du continent de Lucy. Le coupable survit toujours, dit-on, endurci et sournois.  Historiquement, il a connu ses déclinaisons et porté  des masques différents. Au fil des siècles, les diables ont en effet revêtu des identités : Foccart le plus venimeux, Mitterrand l’ombrageux, Chirac le roi de l’entourloupe et des variantes économiques, Total, Elf, … et le dernier né : Bolloré. Ils avaient en commun d’être blancs, français, pilleurs, impérialistes, et professionnels de l’expropriation et de son produit, l’aliénation. Depuis leur ascendance coloniale, ils avaient empêché l’Afrique, taillader ses ailes et continuent de la ligoter. Voici le récit officiel, commun aux officines de la lutte identitaire et aux intellectuels décolonialistes et même, miracle de l’affaire, à quelques dictateurs africains en quête de sursis. Voici l’institution françafricaine vilipendée mais, comme prévu, l’affaire est plus rude. Foccart et les autres ont été jugés et condamnés par la mort. Leurs descendants hoquètent mais sont tenus à la discrétion et au changement de tactique. Total, Elf, emploient l’élite locale, investissent dans l’humanitaire, irriguent le réseau en énergie ; pour des raisons mammifères alimentaires, on tolère le bourreau, tout juste l’abreuve-t-on d’insultes pour la bonne conscience de la lutte. Un bras d’honneur ; un bras mendiant. Bolloré en est le symbole actuel. Il trace son sillon sous les quolibets. Il emploie et nourri directement dans les ports où il attache son élevage, plus que tous ses détracteurs réunis.

Pour tout dire, Verschave avait vu juste mais pas assez loin. Comme tout économiste doué, il excellait dans le constat, moins dans la prémonition. A sa décharge, quand il accouche de son enfant, les temps étaient favorables. Les scandales succédaient aux crimes. L’estime de soi des nations nègres périssait sous cette tutelle déguisée. La contestation s’amorçait cependant, gagnait en vigueur. Le vent des libérations charriait les certitudes. Les lumières accrues des intellectuels ainsi que l’essoufflement de cet assujettissement colonial, produisent de nouveaux discours. La bande à Mongo Béti, brulant capitaine de la bataille, a raison de la première démission des paternalistes de la Françafrique. A peine le champagne est-il sabré, que l’ennemi change de camouflage. Nous sommes à l’orée du 3eme millénaire.

Nul besoin de prolonger la verticalité de cet universalisme républicain français et son cortège d’aliénation. Il faut dire aux peuples ce qu’ils veulent entendre. Exalter ce qu’ils désirent et dans le modèle du fraternalisme que Césaire dénonçait chez le parti communiste, les anciens françafricains changent de discours. L’horizontalité devient le paradigme. A civiliser, on préfère désormais aider, accompagner. L’affaire trouve un nom de code : l’interculturalité.  Les mêmes hommes restent, les mêmes institutions, la nouvelle françafrique brasse donc ce spectre large et participe même de la dynamique libératoire des peuples en se posant en soutien éclairé. C’est justement dans cette mutation que se trouve l’enjeu de la recherche. Gageons que Verschave, chevronné chercheur, l’aurait entre-aperçu. Mais on ne le sait que trop, les morts sont absents, et ces derniers ont tort de n’être là.

Dès le départ en vérité, une mégarde dans l’analyse essentialisante de la Françafrique la conduisait à l’échec et à minima la destinait à devenir le slogan des propagandes. Car la Françafrique est bien trop vague, bien trop vaste, bien trop imprécise pour expliquer le tout des interdépendances. Comme concept et comme mot, elle abrite trop de choses donc rien au final. Il fallait compartimenter dès le début. Scinder et classifier. La Françafrique est un agrégat de petites cases, dans lesquelles, la colonisation comme la libération, le bien comme le mal, la bienveillance comme la malveillance, les migrations comme les retours, sont liés par un destin commun que nul divorce ne saurait totalement rompre. De là naissent toute la surenchère identitaire où des panafricains reprochent à d’autres d’être encore à la solde de, dans une course frénétique au plus africain. En somme régner par le décolonialisme, c’est périr par le décolonialisme. Les Ateliers de la pensée offrirent un exemple dans le condensé des reproches formulés aux initiateurs.

Au risque de troubler les consciences, la françafrique est beaucoup plus charnelle. Elle corsète plus qu’on ne le dit. Elle soumet insidieusement. C’est une voilure qui enveloppe biens des corps insoupçonnés! Elle tient sous la férule économique, beaucoup de destins dans ses caprices, car à l’ombre, le monstre s’est refait une santé, c’est un souverain avec sa cour, ses bouffons, sa splendeur et ses pattes d’argiles. Embarquons et voyageons dans les Françafriques :

* Politique : Elle constelle le maillage diplomatique et institutionnel. Désignée comme entrave à la souveraineté, par les interventions armées intempestives, l’ingérence directe, c’est l’héritière de la françafrique mère qui suscite des hostilités et des critiques vives. Elle convie les chefs d’états du continent à ce bal sur le perron de l’Elysée où le cliché final étrangle un nombre considérable d’intellectuels. Elle évoque les accointances avec les dictatures sur l’autel des bénéfices oligarchiques et symbolise l’expropriation de la dynamique des peuples. Elle joue ses partitions à froid dans les salons feutrés.

* Economique : Elle regroupe l’ensemble des flux financiers de la diaspora en France vers l’Afrique à côté des aides publiques au développement et des investissements directs à l’étranger. Elle suppose aussi toutes les multinationales qui font main basse sur le continent, s’emparant de secteur clefs, et qui enfourchant le cheval capitaliste, remplissent les déserts étatiques africains. Elle produit directement une élite locale, entre deux eaux, elle soulage les besoins de quelques milliers de personnes, elle injecte dans l’économie de maigres recettes et rapatrie dans l’avion de la croissance dite africaine le tout en France sans qu’il n’y ait d’africains à son bord. Cette Françafrique n’échappe pas à la vilipende. Levier de l’immigration et de ses retombées, elle devient l’espace imaginaire où se fait la richesse qui se dresse en rempart contre la pauvreté. Malgré ses règles dures, elle fait suinter de jalousie et excite les envieux, ceux qui se massent dans les consulats africains en quête du précieux visa français.

* Humanitaire et droit-de-l’hommiste. Elle désigne l’ensemble des actions de bienfaisance sous la houlette des ONG qui font face au malheur brut. Dépositaire d’un apriori favorable, cette Françafrique, par la noblesse de sa cause échappe aux critiques, même si son histoire est tachetée d’épisodes sombres de marchandage et de mauvaises intentions. Mais son implication salutaire lors des crises sanitaires, ses actions contre la faim, son militantisme pour les droits humains satisfont une partie des gens alors que l’autre dénonce une ingérence déguisée.

* Sportive : C’est la part du rêve! Celui de ses milliers de jeunes à l’assaut du ventre de l’atlantique. De ces héros célébrés, dont les consécrations s’entérinent en terre de France. C’est la fameuse élite sportive qui avive le rêve. C’est le tropisme Olympique de Marseille ou PSG de jeunes du continent qui connaissent tout du sport français, car branchés sur les ondes internationales. On la critique assez peu. On la tolère. Elle s’apprête avec la poésie de la misère à l’assaut de la gloire, et échappe ainsi au procès.

* Médiatique : C’est celle qui tangue le moins. Elle rassemble tous les médias dédiés à l’Afrique depuis la France, dont l’agenda dicte le tempo de la narration. Elle lie les problématiques des aires diasporiques, françaises et locales, elle cajole une élite qui lui doit son renom. Pendant longtemps, elle a signé un pacte de non-agression avec les gouvernements africains. Ainsi libre de commenter les épiphénomènes, ses moyens lui permettent de domestiquer une large audience, une immense audience à faire pâlir tout journal local. Son crédit est si grand, qu’elle est l’instrument de validation des informations. Elle a ses subdivisions à travers l’entreprenariat, l’innovation, où elle capte une jeunesse, la séduit et l’emprisonne dans des gadgets. Curieusement, elle échappe à la critique. On ne l’associe presque jamais à la France dont elle est pourtant le relai officiel. Elle est le grand témoin de toutes les Françafriques et récite leurs vies.

* Culturelle : Avec une centaine d’alliances françaises, des instituts, le mécénat culturel, les fora de la francophonie, les évènements littéraires, les prix, c’est le cœur de l’ouvrage. A l’initiative de l’agenda, décideurs et interlocuteurs désireux de cultiver, elle offre des réjouissances à une jeunesse avide et abrite les moments forts de la vie culturelle. Elle s’est dissoute dans le pays d’accueil avec une évidence totale et suscite l’admiration de l’élite qui entretient avec elle des relations privilégiées mais aussi avec la plèbe qui veut trouver son salut dans les bribes d’opportunités qu’elle offre.  Levier de la vivacité de la langue, son emprise doucereuse la rend difficilement critiquable. Elle jouit d’un prestige et incarne les hybridations nées de l’histoire.

* Conjugale : Plus tabou, moins abordée, c’est la grande famille de la mixité, célébrée à travers son bijou du métissage. Elle est composée d’une population liée par des affaires de cœur et de cul, de devenir. Ses acteurs aiment mutuellement d’un amour fou les pays des deux bords. Ce mélange influe directement  sur la gestion des affaires et les conflits d’intérêt se colorent d’un aspect différent. C’est cette population qui très souvent peuple toutes les Françafriques.

Une vie n’aurait pas suffi à dérouler ce fil. Verschave avait fait sa part. Mais le flambeau étouffé par l’idolâtrie servile, a perdu sa flamme pour n’éclairer qu’à la petite lueur! Les françafriques relient tout un héritage par le cordon unique de la langue, des besoins qui se fichent de la dignité, et de l’histoire dont nous ne sommes pas comptables, encore mais prisonniers. Aux démarches accusatoires contre le désignés aliénés, il faut étaler l’étendue de ces relations où nul manichéisme ne peut faire office de jugement souverain. On y côtoie le poison comme l’antidote. Ni exit, ni rétrécissement identitaire, ni allégeance, on ne sort pas de l’histoire pour en retrouver une authentique, c’est une chimère savamment entretenue mais l’on peut, et c’est plus important, construire un avenir fort de la connaissance du passé. Voici le chantier qui requérait une extension du domaine de la Françafrique, pour tordre le cou aux simplismes. Et vous, vous appartenez laquelle ? Evitez de cocher toutes les cases, il vous en cuirait.

[1] F-X Verschave, Françafrique : Le plus long scandale de la République, 1998, Paris, Stock

[2] F-X Verschave, Noir Silence,  qui arrêtera la Françafrique, 2000, Paris, Les Arenes

Publié dans le P’tit Railleur Sénégalais


Métaphores chez Ndiolé

Aux yeux attentifs, Ndiolé Tall offre tout de suite un spectacle fascinant. Le visage fardé aux limites du camouflage abrite un nez qui ne présente guère d’intérêt descriptif, sinon qu’un deuxième regard constate indéniablement deux narines furieuses et aspirantes. Rapidement, remarque-t-on quelques traits marqués, anguleux et peu gracieux. Les couches de poudre cache-impureté ou attrape-connard, découvrent des nuances de couleur jusque-là assez peu connues. La dysharmonie se poursuit avec l’œil sur-maquillé, quoique de proportion correcte et plutôt rieur. Une austérité esthétique se dénonce ainsi très vite. A peine est-elle interrompue par un rire jovial qui tonitrue, tirant tout Homme de sa léthargie. Cette dame égaie. Elle vous prend, vous fend la gueule, vous remue le corps avec la rythmique de la grâce. La bouche souveraine aux contours généreusement graciles est escortée par un tenace duvet qui reste, avec le 17e centimètre du clitoris de Serena Williams, un vrai mystère pour la théorie du genre. Pour la coiffe, une crinière multicolore, mi- longue, rêche, tantôt rousse, tantôt brune, trône sur sa tête. Plus bas, son embonpoint domestiqué, presqu’affuté, formidablement agile, régale dans quelques danses du bassin lascives qui dénudent toujours ce ventre proéminent, un poil vergeturé, qui vous pose la mère sénégalaise tout aussi sûrement que l’hydrogène et l’oxygène vous font de l’eau.

Si le lecteur hâtif, accablé à la suite de cet exposé, tend à condamner cette bonne femme, voire à disqualifier pour elle toute probabilité de vie affective, ou sexuelle, qu’il prenne garde, il se méprend, car Ndiolé a tout pour elle. Elle est la démonstration totale du caractère subalterne du physique, cette petite chose, déjà soumise aux caprices au temps. Et dans son cher pays, l’ascendance libertine laobé, et les nuptialités incandescentes lébous, plaident pour elle. On y aime ce mélange exquisément dégoutant qui redonne sens à l’expression du maître de Joal : sombres extases. Les codes esthétiques nationaux la promettent au pire à un vieux polygame usé, légèrement fortuné, très probablement voûté par l’arthrose. Au mieux à ces fameux jeunes étourdis en quête de sensations brûlantes qui veulent, je cite, des femmes « d’expérience » pour satisfaire incognito leur hantise œdipienne. Mais tout porte à croire qu’elle échouera, si ce n’est déjà le cas, dans un couple de type conventionnel où elle allaitera son petit troupeau et son dos argenté dans la routinière logique mammifère.

Il serait impardonnable de clore l’affaire ici. Je prédis à Ndiolé une postérité. Si en bonne société lustrée, la sphère nantie sénégalaise se refile ses bonnes adresses et se repait de sa bonne grâce, Ndiolé Tall campe à elle seule une forme de contre-société provinciale, mi-adulée, mi-vomie, dépositaire néanmoins d’une érudition philosophique méconnue. Si la lumière de la discipline semble toute dédiée à Bachir Diagne ou à son comparse à Mamoussé Diagne dont les ouvrages font autorité, il n’est plus permis de douter que les plus belles métaphores philosophiques, suite à la chanson « Letma » de Youssou Ndour, sont le fait et le mérite de Ndiolé Tall. L’affaire commence comme dans la tradition, une entrée timide, en signe d’allégeance au maître Youssou Ndour. A l’image de la gorgée de boisson offerte à la terre en guise de reconnaissance par nos anciens non moins ivrognes, Ndiolé avance une métaphore sans envergure, piètre. Minute 8’48 : [Metier bo guiss amna directeur waye gaayi ci rewmi yaay sen directeur]. Syllogisme médiocre et sans amplitude. Mais la fauve est lâchée. Entre majesté de la rythmique, virtuosité élégiaque de la griotte, elle électrise la scène. Qui n’a jamais rêvé de voir, réunies dans un lieu de joie, la profondeur philosophique et la légèreté échappatoire de la musique. Voici Ndiolé qui se ressaisit avec une métaphore sur l’importance inégalable de la maman, minute 9’08 dans la chanson : [Fi kuffi daanu sa ndeye’a la bëmëkh]. Tout y est, l’inspiration, la complexité, le questionnement, le doute et le rêve. Bref la philosophie. La sainte trinité est une gamme achevée quand l’un des vers les plus magistraux de la musique sénégalaise est offerte sans presqu’y toucher. Minute 10’07 : [Yaakar bu tass mo gën sangu set]. La figure de la déception comme bain de larmes purificateur est ici exécutée avec une merveille qui rend hommage à la fécondité de la langue wolof dans le génie de ses trouvailles. L’ambassadrice et le porte-étendard de ses joyaux linguistiques est Ndiolé Tall, qui rejoint le club des déclamateurs griotiques hélas perdus, dont Diabaré Samb, Yande Codou Sène offraient les modèles les plus aboutis.

Et la métaphore chez Ndiolé devient une métaphore nationale, sur son devenir, ses hybridations guindées. La superposition de couches identitaires entre l’emprunt moderne et l’obstination de l’histoire, entre la crinière malpropre et le creuset de la langue pure. Figure hébétée que les classes supérieures méprisent et que la plèbe magnifie. Ndiolé Tall porte en son être, en ses fulgurances occasionnelles, en son allure, une carte d’identité nationale où chaque classe pioche sa matière.

Publié dans le P’tit Railleur Sénégalais

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